Le 16 Mai 2012, sur proposition de l’association Rimbaud, Violaine Dutrop-Voutsinos est intervenue en table ronde à l’occasion de la projection du court-métrage de Sébastien Watel Le baiser de la lune. La manifestation était accueillie par le Point G, centre de ressources sur le genre de la bibliothèque de la Part-Dieu de Lyon, sur le thème Enfance et homophobie : mauvais genre ?. Les interventions et le débat qui a suivi ont donné lieu à une vidéo.

 

Lien vers la vidéo des interventions et des débats.

Lien vers le texte PDF de l’intervention d’EgaliGone communiqué le 16 mai 2012


Texte de l’intervention d’EgaliGone :

16 Mai 2012 « Enfance et homophobie : mauvais genre ? » Bibliothèque la Part-Dieu / Association Rimbaud

« Faut-il parler de l’homosexualité dès le primaire ? »

Par Violaine Dutrop-Voutsinos, Présidente de l’Institut EgaliGone

Bonjour à toutes et à tous.

L’institut EgaliGone est un organisme d’intérêt général qui encourage, via la recherche et l’action, depuis juillet 2010, une éducation égalitaire entre filles et garçons auprès des acteurs de l’éducation, en particulier dans la région lyonnaise. Nous nous appuyons sur la recherche en psychologie sociale, notamment auprès du GREPS de Lyon2, pour mener nos actions.

Notre slogan est « L’Institut EgaliGone, des stéréotypes en moins, des choix en plus ».

Notre action facilite la mise en œuvre des politiques publiques, par exemple la connaissance et l’application de la convention interministérielle pour l’égalité des femmes et des hommes, des filles et des garçons dans le système éducatif (BO 2006).

L’Institut cible et mobilise en particulier les acteurs de l’éducation, de la culture (monde du livre en particulier), des loisirs et de la famille.

Pour ce faire, il propose quatre dimensions au service de ses publics :

  • Un réseau d’acteurs impliqués à dynamique territoriale
  • Un espace de partage d’outils et ressources
  • Une structure intervenante accompagnant les projets
  • Un centre de veille sur l’actualité et la recherche (socle de notre action)

Quelques actions et projets en cours :

  • Un outil d’autodiagnostic visant un accès égalitaire aux objets du jeu et aux jouets (éducation des 0-6 ans) – Bientôt en test.
  • L’analyse d’une Enquête initiée par la DRDFE sur la prise en compte de l’égalité par les équipes éducatives en Rhône Alpes (avec les Rectorats et l’Université Lyon2) – Restitution Grenoble le 10 octobre et Lyon le 17 octobre
  • Un document ressources pour les salarié·e·s pour questionner les Stéréotypes de sexe
  • Un projet d’exposition : impacts des stéréotypes de sexe sur la santé mentale des hommes et des femmes – suicide, dépression, conduites à risque, troubles du comportement alimentaire Nous intervenons occasionnellement en milieu scolaire, en particulier avec Le Lien Théâtre.

Après 1,5 an d’existence, l’institut EgaliGone compte une quinzaine d’adhérent·e·s et près de 280 sympathisant·e·s destinataires de sa lettre d’information mensuelle.

En 2011, il a participé à 6 évènements grand public, est intervenu après de plusieurs établissements scolaires, a démarré 2 recherches en collaboration avec l’Université Lyon2, et a réalisé des actions avec 14 partenaires, dont la Délégation Régionale aux Droits des Femmes et à l’Egalité, le Groupe de Recherche En Psychologie Sociale de l’Université Lyon2, le Rectorat de Lyon, le Lien Théâtre, la MJC Monplaisir à Lyon et la Ville de Bron.

Vous pouvez nous retrouver sur notre page http://egaligone.org.

Je vous remercie d’accueillir notre intervention sur cette question « Enfance et homophobie : mauvais genre ? ».

Les enfants deviennent adultes grâce aux parents mais aussi par les médias, l’école, le monde des loisirs et de la culture… Cet ensemble façonne leur personnalité, construit ou non leur esprit critique et développe ou non leurs potentiels… Cette éducation les rendra souples ou bien rigides vis-à-vis de l’ordre sexué. Ils ou elles seront perméables ou non à sa remise en question, avec à la clé la possibilité de devenir soi et tolérant·e, ou de se conformer à tout prix à la norme, en risquant de mal accepter celles et ceux qui s’en éloignent, y compris eux et elles-mêmes. Il faut donc agir sur les causes et au plus tôt.

Le 27 avril dernier, un article paraissait dans le Monde sur la projection-débat Le baiser de la lune auprès d’élèves de CM1-CM2 à Montreuil. L’article relate que pendant le débat, des enfants disent d’Alex, un collégien de leur entourage, qu’il est homosexuel, « à cause de ses manières, sa démarche, on dirait une fille. » Lorsqu’il leur est demandé quel comportement ils ont avec lui, l’un d’entre eux dit « on va le frapper ». Tout est dit dans ce propos sur les comportements largement reproduits dès l’enfance.

1) Présence d’une croyance, ici « les garçons qui se comportent comme les filles sont des homosexuels » = c’est le stéréotype connu de tous et toutes, partagé socialement 2) Le stéréotype est activé dans la situation : on classe a priori la personne dans la catégorie « homosexuel » 3) On attribue une valeur négative à cette catégorie, c’est le préjugé, qui apparaît dans

le propos discriminatoire « on va le frapper » 4) La stigmatisation, préparant le rejet de la personne hors norme s’organise, avec autant de conséquences psychologiques et sociales. Le préjugé est à l’œuvre dans cette situation du fait de trois phénomènes imbriqués :

a. Les stéréotypes de sexe (attentes sociales vis-à-vis des comportements et traits de personnalité de chaque sexe) véhiculés de multiples façons, sont intégrés dès l’âge de 7-8 ans (Anne Dafflon Novelle).

b. Ceci conduit à des NORMES de comportement sexué qui sont encore si rigides qu’une personne s’écartant du comportement attendu pour son sexe risque l’opprobre ou le rejet. • Un père qui demande un temps partiel pour s’occuper de ses enfants sera très mal vu, comme un garçon qui joue à la poupée, parce que dans beaucoup d’esprits, « il risque de devenir homosexuel », mais aussi une mère qui a de grandes ambitions professionnelles ou une femme qui n’est pas attachée à plaire.

• Nous sommes intervenu·e·s récemment dans un lycée sur les discriminations. Plusieurs garçons avaient des propos très violents à l’idée qu’un de leurs amis se déclare homosexuel : « Je ne lui parlerais plus, je le tuerais même ». Imaginez que vous soyez cette personne… Auriez-vous envie de révéler votre homosexualité… ?

c. J’en arrive à la 3ème raison : les garçons en s’éloignant du masculin « descendent » vers le féminin. Dans notre société, le féminin est dévalorisé par rapport au masculin (cf. Françoise Héritier, la valence différentielle des sexes).

• Une enseignante de sport nous a confié que lors de sa formation, l’expression « pompes de filles » était utilisée pour les demi-pompes, parce que « c’est plus facile ». De fait, elle utilise machinalement cette expression en classe jusqu’à ce qu’une de ses élèves réagisse.

Le langage utilisé pour dévaloriser un garçon ou un homme (dans l’entrainement sportif, dans la cour de récréation, au travail…) est très évocateur : Il suffit de féminiser le garçon pour l’insulter. Femmelette, tapette, fille… L’infamie est de se rapprocher du féminin, quand ce n’est pas carrément d’être assimilé à une fille.

De fait, pour plus d’égalité entre les sexes, donc entre les personnes, nous souhaitons agir à l’Institut EgaliGone dès la petite enfance sur ces trois phénomènes, qui sont à l’origine de souffrances individuelles, d’un grand gâchis humain (limite le développement des potentiels) et de nombreuses inégalités entre les individu·e·s.

Le maintien de l’ordre sexué actuel, c’est à dire de la domination masculine et de la subordination féminine, a en effet des effets dévastateurs : inégalités dans tous les domaines, gaspillage de potentiels, prostitution, violences conjugales, homophobie, intolérance vis-à-vis d’hommes ou de femmes, comportements discriminatoires souvent non conscients ; violences, dépréciation de soi… Les hommes se suicident trois fois plus que les femmes. Une des causes importantes de suicide des hommes est une homosexualité non acceptée par l’entourage.

Alors, COMMENT éviter la scène nous avons évoquée n’ait pas lieu, et ses conséquences ?

Si l’on reprend les trois raisons pour lesquelles elle a pu se dérouler, il nous semble nécessaire :

1) d’agir dès la petite enfance, donc avant que les stéréotypes soient intégrés 2) en assouplissant la norme de l’ordre sexué actuel 3) et en prévenant toute dévalorisation de ce qui est considéré comme féminin aujourd’hui par rapport à ce qui est considéré comme masculin aujourd’hui (rappelons que le football était un sport féminin au début du 20ème siècle en Europe, que les garçons ont porté des chemises de nuit, que le bleu a été féminin, que le masculin avant Vaugelas ne « l’emportait pas » sur le féminin dans notre langue… ).

Concrètement, les spécialistes en psychologie sociale et les acteurs & actrices de la lutte contre les discriminations préconisent de proposer aux enfants dès le plus jeune âge une multiplicité et une diversité des modèles dans leur environnement (tous les possibles, à toutes les époques, sur tous les supports, dans l’image comme dans le langage : héros et héroïnes, couleurs de peau, origine, taille, âge, handicap, orientation sexuelle…).

Cela passe par la remise en question de l’opposition des univers filles-garçons créés via les jeux, jouets, couleurs, voire les vêtements, puis des rôles hommes – femmes qui sont retranscrits dans les métiers sexués, la répartition des tâches… Au niveau où on exerce cette remise en question, on permet la mixité, qui est une condition nécessaire à l’égalité.

C’est permettre, voire proposer des comportements inhabituels pour son sexe. On ne crée pas ainsi un monde uniforme : il y aura toujours des femmes et des hommes, mais il y aura autant de manières possibles d’être, de paraître, d’agir, de penser… qu’il y a de personnes. Car en assouplissant de plus en plus la barrière entre les deux mondes sexués, les individualités se développent et davantage de possibilités se créent.

C’est aussi, par exemple, (ceci a été observé dans une petite école privée en 1985 par Luria et Herzog) inviter chaque enfant à s’exercer à jouer le rôle d’une personne qui essaie de se joindre à un groupe en train de jouer. Lorsque tous les enfants se sont mis à la place de…, le respect des autres, quelles que soient leurs particularités, est beaucoup plus développé qu’ailleurs.

Cela signifie de fait préparer les enfants à accueillir la diversité des modèles amoureux. Les enfants doivent savoir que si le couple homme-femme habituel est majoritaire et permet le plus souvent de faire des enfants (attention : certains n’en veulent pas ou ne peuvent pas, on peut s’unir sans projet d’enfant), deux personnes du même sexe peuvent aussi s’aimer, et peuvent aussi être parents. Mais en premier lieu, la communauté adulte doit nécessairement appréhender l’homosexualité comme une possibilité et pas comme un risque.

Nous venons de parler de prévention, mais que faire lorsque l’homophobie se manifeste ? Concernant les propos sexistes ou homophobes, il importe de réagir dès que les enfants utilisent des mots sans en connaître le sens et qui méritent d’être expliqués.

C’est aussi agir comme le préconise le BO du ministère de l’éducation nationale de novembre 2000, qui s’intitule « A l’école, au collège et au lycée : de la mixité à l’égalité ». Le scénario 6.4. est le suivant : « Un garçon subit régulièrement des quolibets : « T’a vu sa démarche, comment il est « fringué », il est toujours avec les filles, c’est un pédé ! ». L’une des recommandations est « Réagir sur les propos tenus en rappelant l’importance des notions de liberté, de respect et d’acceptation des différences quelles qu’elles soient. »

Lorsque le poids de la norme se réduit, qu’elle s’assouplit, se développent alors l’empathie, la tolérance et l’esprit critique vis-à-vis des préjugés. Parce qu’on rejette beaucoup moins ce que l’on connaît.

Pour conclure, aujourd’hui les projets éducatifs dès la petite enfance fondent leur action sur le respect, la tolérance, la citoyenneté, l’autonomie, le développement des capacités… Mais si les personnes et l’environnement reproduisent l’ordre sexué, même inconsciemment, en considérant les enfants d’abord en fonction de leur sexe, ces principes ne sont pas respectés. Et de fait les inégalités se perpétuent, car la catégorisation sexuée crée une hiérarchie entre les sexes (cf. Françoise Héritier).

Je vous remercie de votre attention.

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