2 Mai 2012, Clôture des journées du DIRE, Centre Associatif Boris Vian, Vénissieux (69)les journees du dire

« L’égalité Hommes Femmes vecteur de progrès »

Point de vue d’une responsable d’association

Par Violaine Dutrop-Voutsinos, Présidente de l’Institut EgaliGone

« Bonjour et merci de votre invitation et de votre accueil.

Je vais vous parler d’un monde qui semble exister mais qui de fait n’existe pas encore.

Les individu.e.s y sont reconnu.e.s comme des personnes, avec des envies et des potentiels uniques, pris en compte et développés par la société éducative qui les rend adultes, c’est-à-dire autonomes, critiques, penseurs.euses et au plus proche d’eux ou d’elles-mêmes.

Ce monde se construit grâce à une attitude pacifique, émancipatrice, démocratique, citoyenne, mixte, tolérante et égalitaire, consistant à questionner dès le plus jeune âge les stéréotypes de sexe, attitude que nous souhaitons promouvoir à l’Institut EgaliGone.

I – Genèse : Comment cette idée a-t-elle germé ?

Ma conscience des inégalités femmes-hommes est née tôt, grâce à ma famille, à mon identité de femme, à mon expérience du travail et à ce que vivent mes enfants. Et puis j’ai lu bien sûr.

1) Ma mère faisait du café-théâtre féministe lorsque j’étais enfant. Je sentais que son engagement était légitime mais je ne vivais pas toujours très bien une forme d’expression qui m’apparaissait comme un conflit avec les hommes à l’époque. Et puis mes deux grand-mères ont vécu dans l’ombre de mes grands-pères. L’un d’entre eux m’appelait « ma poupée »…

2) Même avec la ferme intention de décider de ma vie, j’ai fini par comprendre que la fabrication des inégalités dépasse notre seule personnalité. Tout est organisé socialement, en particulier avec le mariage mais aussi dans la vie de tous les jours.

J’ai vécu ainsi une multitude de micro-violences qui surviennent dans la vie d’une fille ou d’une femme ordinaire mais qu’aucun garçon ou homme ne vit jamais :

  • la justification nécessaire du nom de famille des femmes mariées,
  • la déclaration d’impôts sur laquelle l’homme apparaît en premier (« vous », tandis que la femme apparaît ensuite (avec un hypocrite « conjoint » au masculin),
  • la carte d’identité pour laquelle on vous demande de justifier de votre changement éventuel d’état civil quand vous êtes une femme mais pas quand vous êtes un homme),
  • L’air entendu des personnes qui vous conseillent de vous mettre à temps partiel à l’arrivée du troisième, parce que c’est mieux pour les enfants,
  • les petites blagues de blondes pour lesquelles on vous dit « mais t’as pas d’humour ! »,
  • la féminisation des noms de métier incomprise, refusée ou discutée dans les milieux masculins, mais largement utilisée dans les milieux féminins,
  • les « mademoiselle » interrogatifs
  • et les « ma petite dame » bienveillants…
  • une amie qui me dit : « la clim. dans ta nouvelle voiture ? Pas la peine, c’est une 2ème voiture… ! »

Vous devenez alors soit une soumise acceptant sans cesse d’être seconde ou infériorisée (mais « pleine d’humour ! »), soit une revêche qui ose remettre en question la norme.

3) Passons au travail. J’ai passé seize ans dans l’industrie. Les accords égalité professionnelle m’ont intéressée suite à l’accord interprofessionnel signé en 2002 je crois. Les stéréotypes de sexe y étaient indiqués comme l’une des causes expliquant les inégalités, présents dans l’entreprise, parce que partout dans la société.

Avec deux enfants, j’avais bien sûr constaté à quel point la maternité était un cap important à passer : le conflit d’engagement entre travail et enfants, le conflit de disponibilité, la culpabilité de la séparation. Encore une fois, un homme ne vivait ni congé long obligatoire, ni solution à trouver pour ne pas perdre la confiance de son employeur, ni culpabilité à gérer, ni séparation à organiser et à vivre… Et toutes ces inégalités n’étaient pas dues à la nature… Où donc étaient les hommes qui aspiraient à s’occuper autant que nous de leurs enfants ?

Si l’égalité piétinait, n’était-ce pas parce que le mouvement n’était pas réciproque ? Comment pourrions-nous avancer sans l’investissement des hommes dans la sphère domestique et familiale ? Et eux, comment pourraient-ils s’y investir sans un lâcher-prise collectif des femmes sur le privé et un autre regard des employeurs ?

L’emploi de notre temps m’est apparu comme une piste de réflexion importante. En 2007, j’ai entrepris une recherche juridique et sociologique sur l’émergence d’un droit fondamental des salarié-e-s à choisir leurs temps et horaires de travail (en Master 2 Recherche en Droits de l’Homme, Lyon2). Des hommes qui avaient choisi de s’éloigner de leur vie professionnelle : temps partiel, congé sabbatique, congé parental, choix d’être au foyer… ont témoigné. Ils avaient tous vécu un regard social réprobateur. Les femmes sont aussi accusées de se « désengager » de la vie professionnelle, mais pour des mères, c’est vu comme légitime. Le poids des stéréotypes de sexe.

4) La socialisation de mes enfants a aussi été l’occasion d’un œil critique… Moments vécus :

  • Dans un magasin de meubles, une petite fille s’amuse à monter et descendre d’estrades. Sa mère lui dit « mais enfin, arrête de sauter et courir comme un garçon, tu me fais honte » ;
  • Un enfant de 4 ans, qui joue avec ma fille, et lui dit devant une boite de feutres « le rose, c’est pour les filles, le jaune pour les garçons » et il envisage de n’utiliser que les couleurs classées pour garçons pour colorier son avion : il en a trouvé deux ;
  • Une maîtresse, absente parce que la crèche de sa fille ferme ce jour de grève, dit aux enfants qu’elle garde sa fille parce que son mari travaille ;
  • Une fille de 9 ans déraille sur son vélo à l’école et ne sait pas résoudre seule son problème, l’instructeur lui dit : « demande à un garçon qu’il t’aide, car ils savent tous faire ça ». A un garçon à qui il arrive la même aventure un peu plus tard il dit « quoi ? tu ne sais pas faire ? Viens là, je vais t’apprendre » ;
  • Une enseignante de sport confie que lors de sa formation, l’expression « pompes de filles » était utilisée pour les demi-pompes, parce que « c’est plus facile ». De fait, elle utilise machinalement cette expression en classe jusqu’à ce qu’une de ses élèves réagisse ;
  • On a dit à ma fille récemment : « il faut que tu saches faire à manger, sinon, comment feras-tu quand tu seras mariée ? »

Les enfants deviennent adultes grâce aux parents mais aussi par les médias, l’école, le monde des loisirs et de la culture. Cet ensemble façonne leur personnalité, construit ou non leur esprit critique et développe ou non leurs potentiels… Cette éducation les rendra souples ou bien rigides vis-à-vis de l’ordre sexué. Ils seront perméables ou non à sa remise en question, avec à la clé la possibilité de devenir soi et tolérant, ou de se conformer à tout prix à la norme, en risquant de mal accepter celles et ceux qui s’en éloignent. Il fallait donc agir sur les causes et au plus tôt.

II – Nous arrivons au constat :

Et que constatons-nous aujourd’hui ? Que le conditionnement est très efficace.

  • A 7-8 ans, les enfants ont assimilé les rôles différenciés des 2 sexes, d’ailleurs l’observation des squares et des cours d’école en dit long sur la permission qu’ils et elles se donnent d’occuper l’espace.
  • Les jouets sont partout séparés clairement, par les couleurs et les activités proposées : aux filles l’imitation du domestique et l’apparence, aux garçons l’imagination et le dépassement de soi.
  • Les albums jeunesse, la publicité et la plupart des magazines féminins mettent en scène les hommes et les femmes dans des situations très stéréotypées.
  • La plupart des garçons intègrent très tôt l’interdit de dire ses émotions, la permission de se mettre en colère, d’être actifs et bruyants, dans un mode compétitif, et l’impératif d’adopter des comportements éloignés du féminin.
  • La plupart des petites filles devenues femmes pensent que le domestique et le familial leur incombe : elles parlent de LEUR cuisine, de LEUR ménage, disent de leur conjoints qu’il les AIDENT lorsqu’il effectue des tâches domestiques et familiales, ou qu’elles DELEGUENT si une autre personne les réalise. Les enquêtes montrent donc qu’elles préfèrent les emplois leur permettant de concilier leurs vies de femme-mère.
  • Les petits garçons devenus hommes sont encore considérés, malgré la suppression de cette notion dans la loi, comme des « chefs de famille » (cf. enquêtes téléphoniques, statistiques et autres…). Ils sont incités à d’abord subvenir aux besoins de la famille, parfois au détriment des autres domaines de vie. Les enquêtes montrent donc que leur critère principal de choix pour un emploi est… la rémunération.

Au delà des inégalités professionnelles largement connues, la souffrance et le gâchis économique et social issus de cette distinction des rôles sont énormes :

  • Ex. 1) Il est très mal vu qu’un père prenne un congé parental alors que c’est jugé « normal » pour une « bonne » mère, voire culpabilisant si elle n’y songe pas. Certaines y sont encouragées et ne retrouvent ni confiance en elles sur le plan professionnel, ni emploi. Elles entrent dans une spirale de dépendance, de frustration, ou d’assistance.
  • 2°) De nombreux couples fonctionnent sur le mode d’une spécialisation des tâches avec une charge pour le domestique et le familial bien supérieure chez les femmes, et un rôle de gagne-pain plus fort chez les hommes. L’écart se creuse avec le nombre d’enfants. Les études montrent que l’insatisfaction dans un couple est plus grande si les tâches sont inégalement réparties. La souffrance psychologique due aux situations de chômage est plus forte chez les hommes que chez les femmes, qui développent d’autres domaines de vie. En cas de séparation ou décès, hommes et femmes peuvent se retrouver démunis face aux actes de la vie quotidienne.
  • 3°) L’expression de la souffrance est très différenciée (ce sont surtout des hommes qui se suicident, des femmes qui vont voir un psy, prennent des médicaments et font des TS). Deux des causes de suicide des hommes sont une homosexualité non acceptée par l’entourage et les difficultés professionnelles.
  • 4°) Ce sont en très grande majorité des hommes qui ont des conduites à risque (sur la route, conduite addictives avec alcool ou drogue) et des femmes qui ont des troubles de comportements alimentaires pour correspondre à une norme d’apparence.

L’ordre sexué actuel a d’autres effets dévastateurs : gaspillage de potentiels, dévalorisation du féminin qui conduit à la prostitution, la violence conjugale, l’homophobie, l’intolérance vis-à-vis d’hommes ou de femmes, comportements discriminatoires souvent inconscients ; violence, dépréciation de soi…

III – Vision : Alors quel monde visons-nous ?

Un monde harmonieux où le sexe ne détermine pas la trajectoire de vie. Où les individu-e-s sont d’abord reconnu.e.s comme des personnes. Où chaque enfant peut développer son autonomie, sa confiance, ses envies et ses potentiels, quel que soit son sexe, pour ensuite investir les projets personnels et professionnels de son choix.

J’ai présenté l’état de mes réflexions à deux de mes amie.s pour qui cela a résonné très fort et 6 mois plus tard, Fatima Roland, Florence Allamanche et moi avons fondé L’Institut EgaliGone, en juillet 2010, avec pour slogan «  L’Institut EgaliGone, des stéréotypes en moins, des choix en plus ». Il s’agit d’encourager les pratiques égalitaires dès le plus jeune âge, en questionnant les stéréotypes transmis aux enfants dès le berceau, parce que les idées reçues conditionnent et limitent leur avenir.

Notre territoire d’action est le Grand Lyon puis la région Rhône Alpes. Notre action facilite la mise en œuvre des politiques publiques, par exemple la connaissance et l’application de la convention interministérielle pour l’égalité des femmes et des hommes, des filles et des garçons dans l’enseignement (BO 2006). Rappel : l’égalité est un principe constitutionnel et de nombreuses lois existent pour l’égalité professionnelle.

L’Institut cible et mobilise les acteurs de l’éducation, de la culture (monde du livre en particulier), des loisirs et de la famille, mais aussi des partenaires impliqués dans l’égalité professionnelle, la responsabilité sociale, la démocratie et la citoyenneté.

Pour ce faire, il propose quatre dimensions au service de ses publics :

  • Un réseau à dynamique territoriale (pratiques, idées, projets communs, dont experts)
  • Un espace de partage d’outils et ressources (dont savoirs communs avec praticien.ne.s)
  • Une structure intervenante accompagnant les projets
  • Un centre de veille sur l’actualité et la recherche (socle de notre action)

Quelques actions et projets en cours :

  • Un outil d’autodiagnostic visant un accès égalitaire aux objets du jeu et aux jouets (éducation des 0-6 ans) – Bientôt en test.
  • L’analyse d’une Enquête initiée par la DRDFE sur la prise en compte de l’égalité par les équipes éducatives en Rhône Alpes (avec les Rectorats et l’Université Lyon2) – Restitution Grenoble le 10 octobre et Lyon le 17 octobre
  • Un document ressources pour les salarié.e.s pour questionner les Stéréotypes de sexe
  • Un projet d’exposition sur les impacts des stéréotypes de sexe sur la santé mentale des hommes et des femmes : suicide, dépression, conduites à risque et troubles du comportement alimentaire

Nous intervenons occasionnellement en milieu scolaire, en particulier avec Le Lien Théâtre.

L’Institut EgaliGone réunit début 2012, après 1,5 an d’existence, une quinzaine d’adhérent-e-s et près de 280 sympathisant-e-s destinataires de sa lettre d’information mensuelle.

En 2011, il a participé à 6 évènements grand public, est intervenu après de plusieurs établissements scolaires, a démarré 2 recherches en collaboration avec l’Université Lyon2 et a réalisé des actions avec 14 partenaires, dont la Délégation Régionale aux Droits des Femmes et à l’Egalité, le Groupe de Recherche En Psychologie Sociale de l’Université Lyon2, le Rectorat de Lyon, le Lien Théâtre, la MJC Monplaisir à Lyon et la Ville de Bron.

Vous pouvez nous retrouver sur notre page www.egaligone.org

Pour conclure, dans notre logique, la liberté et l’égalité sont indissociables.

Ouvrir le champ des possibles dès le plus jeune âge, c’est ne rien présupposer ou projeter sur la personne. C’est permettre ainsi aux enfants de choisir ce qu’ils ou elles souhaitent devenir, de s’accepter et se respecter, en développant leur autonomie et leurs potentiels. C’est créer de nouvelles libertés en ouvrant les yeux sur la barrière que constitue la division des rôles sexués puis en la levant.

Reconnaître à chacun et chacune son unicité en tant que personne est un principe éducatif élémentaire largement partagé. Pourtant, il ne peut être respecté dans les faits que si l’ordre sexué est remis en cause, et ce dans les actes, les images et les propos les plus ordinaires.

Non seulement une éducation égalitaire permet aux individu.e.s de choisir davantage leur devenir, mais elle promeut aussi la tolérance et le bien vivre ensemble en développant la capacité d’empathie, grâce à la multiplicité des modèles rencontrés dès la plus jeune âge : les personnes sont acceptées comme des êtres uniques et respectables, quel que soit leur niveau d’adhésion à la norme de sexe, qui peu à peu s’assouplit pour le mieux vivre de tous et de toutes. »

Retrouvez aussi ce texte en PDF

 

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