Cette semaine nous nous intéressons au langage, avec le document « Femme j’écris ton nom – Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions », qui fait suite à plusieurs circulaires depuis 1986 demandant à toute la fonction publique d’instaurer cette règle.

Publié en 1999, le guide a pour objectif de rappeler et de donner les règles de français pour l’utilisation d’un langage non discriminant, notamment à travers la féminisation des noms de fonction, grades et titres…. Hommes et femmes pouvant occuper chaque profession de manière égale (du moins en théorie mais ce n’est pas l’objet de notre communication de cette semaine), il semblerait plutôt logique d’accorder au masculin et au féminin chaque nom de métier, et non d’utiliser le masculin en générique.

Avant d’aborder l’utilité d’un tel document, nous souhaitons vous faire part de quelques critiques que nous avons à son encontre. Nous regrettons d’abord son titre bien mal choisi, qui utilise le singulier au lieu du pluriel alors que LES femmes sont toutes bien différentes les unes des autres, le singulier suggérant une masse uniforme dominée (cf. travaux de Bourdieu) au lieu d’un pluriel suggérant plutôt des individus distincts les uns des autres et libres. Nous regrettons aussi, toujours dans ce titre « femme, j’écris ton nom », l’appel à féminiser uniquement, c’est-à-dire l’appel au mouvement des femmes, celui de leur entrée visible dans un monde professionnel qui serait jusque-là masculin (ce qui serait une vision bien déformée / erronée de la réalité). Cet appel suggère en premier lieu que la référence est masculine, même si on y invite les femmes avec une formule de féminisation. En second lieu, il suggère que le mouvement des hommes vers des métiers aujourd’hui exercés par les femmes est mineure, voire inutile. Comme si ces métiers-là étaient inexistants. Ou non professionnels. Ou non exerçables par des hommes. Parce que mal reconnus ? …Innés ? Car que fait-on des sages-femmes, secrétaires, infirmières-puéricultrices, femmes de ménage, caissières… ? Voici des fonctions occupées dans les faits principalement par des femmes, et dont l’appellation est non pas masculinisée mais régulièrement modifiée lorsqu’un homme l’occupe, modifiant alors les représentations associées à ces métiers : maïeuticien, assistant, technicien de surface, hôte de caisse… Quoi qu’il en soit, organiser un mouvement dans les deux sens est une nécessité pour aller vers plus d’égalité : il s’agit de rendre visible et possible l’occupation par les hommes et par les femmes de tous les types d’emplois et l’exercice de tous les métiers. Et la langue est un vecteur très important de ces représentations, comme le dira notre invité de cette semaine.

Enfin, cette démarche serait à élargir à tout le langage : c’est bien dommage de se limiter aux métiers, quand la visibilité (et là, il s’agit de celle des femmes) dépend de la façon dont on s’exprime, en particulier dans l’usage de ce masculin supposé « l’emporter » sur le féminin. Des réalités n’apparaissent pas, des interprétations se mettent en place… La confusion s’installe. Qui n’a pas cru à un moment de sa vie que les citoyens de 1789 englobaient aussi les citoyennes ? Lorsque le mot n’est pas épicène mais masculin, il faudrait idéalement se faire préciser dès la petite enfance si on utilise un masculin (les étudiants, les citoyens, les députés, les patrons…) qui englobe ou pas les femmes, histoire de se représenter les choses le mieux possible…

Pour partager avec vous l’intérêt d’utiliser ce guide, dont l’intérêt est majeur, comme cela est très bien expliqué dans sa partie introductive, nous aurons bientôt en ligne une vidéo éloquente que nous avons réalisée spécialement pour ce sujet, et dont le montage est en cours….

Pour l’heure, nous avons d’abord fait appel à un grammairien, linguiste, professeur sans E d’Université Yannick Chevalier, pour nous aider à évaluer quelle importance accorder à cette question sociolinguistique, du féminin et du masculin des métiers.

10._Y_Chevalier_sMaître de conférence en Stylistique française à l’Université Lyon 2, il est membre de l’équipe « Textes & Langue » (EA 4160 Passages 20-21), a participé à l’édition du Chantier littéraire de Monique Wittig (2010, PUL/L’Ixe) et a publié avec Benoît Auclerc Lire Monique Wittig aujourd’hui (2012, PUL). Il fait partie du comité scientifique et pédagogique du master européen EGALES (Études de Genre et Actions Liées à l’Égalité dans la Société). Il a accordé un entretien à Marion pour nous.

« Pourquoi féminiser les noms de métiers, les titres, les grades et ne pas continuer à mettre des « Madame » devant des noms au masculin ?

Une des premières réponses, d’un point de vue linguistique, est de respecter le système de la langue française et pour cela on peut accorder en genre aussi les noms de fonctions de métier. Cette réponse en faveur de la féminisation des noms de métiers, a été formulée par deux grammairiens dans la première moitié du XXème siècle : Damourette et Pichon. Politiquement c’est assez étonnant de prononcer ces noms-là car ils étaient particulièrement à droite et très conservateurs. Mais ils considéraient que des formules du type « Madame le professeur » étaient des monstruosités linguistiques car cette formulation présentait dans un même groupe à la fois un féminin et un masculin. Pour ces linguistes, cela allait donc à l’encontre de la cohérence de la langue française qui unifie les groupes fonctionnels : ce qui fait un groupe est marqué notamment par l’accord (en genre). Donc pourquoi respecter cette règle, pourquoi féminiser ? Tout simplement, selon Damourette et Pichon, parce que c’est le bon usage de la langue française, parce que le français le permet.

Ces questionnements du début du XXème siècle apparaissent au moment historique où les femmes accèdent à certaines professions socialement valorisées (les femmes travaillent depuis bien plus longtemps, elles sont ouvrières, paysannes, mais pour ces métiers-là, personne ne se pose la question de la féminisation, ça n’intéresse personne). Si les termes féminins pour ces professions de « prestige » existaient précédemment, ils étaient réservés aux épouses : par exemple l’avocate était l’épouse de l’avocat, la doctoresse l’épouse du docteur. Quand les femmes ont accédé à ces métiers et se sont établies en tant que professionnelles indépendantes, elles ne souhaitaient sans doute pas être vues comme « l’épouse de » mais bien comme des membres de la profession au même titre que les hommes. Et le moyen qu’elles ont adopté était de conserver le nom de la profession au masculin et de le faire précéder de « Madame »: « Madame l’avocate » pouvait continuer à désigner l’épouse de l’avocat, « Madame l’avocat », celle qui exerçait cette profession.

L’autre argument en faveur de la féminisation des titres n’est pas de nature linguistique mais de nature plus politique puisque, grâce à cette féminisation des noms de fonctions, on montre que les femmes accèdent ou peuvent accéder à toutes les professions : c’est rendre visible la place des femmes dans l’espace public.

Qu’est-ce qui passe par la langue ? Aujourd’hui il y a énormément de débat sur la féminisation, car certains usages de féminin sont très connotés négativement. Qu’est-ce qui est ainsi construit ?

La langue n’existe pas, c’est un modèle théorique que les linguistes construisent. Ce qui existe, ce sont les discours. Pourquoi est-il important de faire cette différence-là ? Pour un grammairien traditionnel qui croit en l’existence de la langue, il a affaire à un modèle théorique qui est totalement indépendant des usages sociaux. A l’inverse, pour les grammairiens qui pensent que le discours précède la langue, on est obligé d’intégrer les phénomènes sociaux qui existent dans les discours, en particulier l’axiologie véhiculée par les termes féminins, qui sont porteurs de jugements négatifs là où les termes masculins n’impliquent aucun jugement. Par exemple le terme « professionnel » au masculin est un terme neutre qui signifie « personne qui exerce une profession », mais au féminin quant on dit « cette femme est une professionnelle », on a affaire à une axiologie négative car « professionnelle » peut signifier « prostituée » et non pas seulement « femme exerçant une profession ». Cette axiologie négative se retrouve dans beaucoup d’autres mots : « coureuse », « entraîneuse », « chauffeuse », « maîtresse », etc. Il y a donc une dissymétrie dans les usages sociaux des genres grammaticaux qu’une approche traditionnelle fondée sur la notion de « langue » ne mettait pas en évidence. Quand on s’intéresse aux discours, on voit qu’il y a une véritable tension vers le négatif : les formes de féminin véhiculent des sens lié au sexuel, ce qui est dépréciatif.

Du coup, qu’est-ce qui est construit par le discours ? Même sans être misogyne on ne peut échapper à cette dépréciation véhiculée par les termes féminins. Les locuteurs et locutrices ne peuvent pas faire sans enregistrer la dissymétrie entre le féminin et le masculin, dissymétrie qui fait perdurer dans les représentations les inégalités entre les hommes et les femmes. On peut donc comprendre qu’un certain nombre de femmes soient réticentes à utiliser les termes des fonctions au féminin.

Est-ce qu’il est important de sensibiliser les enfants à utiliser les termes masculins et féminins ?

Oui. Si les enfants sont habitués dès le plus jeune âge à utiliser les termes au masculin et au féminin comme « camionneur/camionneuse », « coureur/coureuse », et qu’on utilise ces termes devant eux, les enfants vont comprendre que l’alternance fait système, qu’il y a une variation possible dans l’usage des mots, et que celle-ci résulte tout simplement du fait que l’on parle d’un homme ou d’une femme. On peut imaginer que l’axiologie négative enregistrée pour les noms au féminin ne se transmettra pas, que l’équivalence des noms proposée aux enfants viendra contrebalancer la dissymétrie dont on parlait. Il y a donc un intérêt à utiliser les termes féminins et masculins de façon équivalente. Mais cela prendra du temps, et de toute façon, les enfants rencontreront un jour la dissymétrie : pour autant, ils et elles auront d’abord été en contact avec un autre usage possible de la langue, non discriminant et non dépréciatif. Ils et elles auront donc plus tard le choix d’utiliser l’un ou l’autre (ou les deux) de ces usages.

Quel est votre point de vue sur Femme, j’écris ton nom ?

Il existe déjà des guides de ce type dans d’autres pays francophones comme en Belgique (1993) ou au Québec (1979), la France est plutôt en retard sur ce sujet, elle a été l’un des derniers pays à publier un guide de la sorte (1999) En ce qui concerne Femme, j’écris ton nom, le titre peut laisser perplexe car il laisse à penser que ce guide est pour celles et ceux qui se demandent comment féminiser les noms de fonctions, titres ou grades. Cela sélectionne un lectorat de manière donc assez surprenante, et cela réduit le problème à une simple question de vocabulaire.

De plus « Femme, j’écris ton nom » est une formule inspirée d’un vers de Paul Eluard et fait donc référence à la poésie, à un hommage à la femme, quelque chose de très lié à l’imaginaire donc. La femme reste l’objet du discours, c’est celle dont on écrit le nom, ce n’est pas elle qui parle. On aurait pu imaginer que le projet politique qui sous-tendait sa rédaction et sa publication aurait choisi comme titre quelque chose qui défend plutôt l’idée de reconnaissance de la parole des femmes et de leur place professionnelle dans l’espace politique réel.

Autre chose: le sous-titre « Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions » présente ce guide comme un guide de féminisation, alors qu’il ne s’agit pas seulement de cela. Plus largement il s’agit d’un guide permettant de réguler les pratiques langagières pour un usage non discriminant de la langue française. Non discriminant à l’égard des femmes mais aussi à l’égard des hommes, conformément au principe d’égalité de la République.

Néanmoins ce guide est important d’un point de vue politique car il a force de loi en expliquant les règles du bon usage à venir de la langue française. On est donc là dans ce qu’on appelle la « politique linguistique » : l’État, le Pouvoir édictent un certain nombre de règles pour l’usage qui est fait de la langue commune.

Ce guide représente donc une volonté politique de l’État d’imposer un certain nombre de règles et comme nous l’avons vu plus haut, certaines femmes sont réticentes à voir leur nom de métier féminisé et peuvent ressentir cette démarche comme une violence à leur encontre. Toute politique linguistique a ou peut avoir des effets délétères. Il convient donc d’être prudent.

L’existence de ce guide est malgré tout globalement positive, puisque depuis sa publication, on ne peut plus faire comme si on ne savait pas. On ne peut plus se dire que c’est une lubie de féministes : c’est l’État – et la République toute entière – qui s’exprime et défend cet usage. Il y a aussi de vrais effets, puisque l’on voit de plus en plus de textes non institutionnels (puisque pour les institutions il y a obligation d’employer le féminin et le masculin) utiliser ces nouvelles graphies, en « -e » ou « .e » ou « (e) ». Les choses commencent à changer, cela rentre petit à petit dans les mœurs. Est-ce que cela incombe au guide publié par le gouvernement ? Ou est-ce dans l’air du temps ? L’état ne peut faire changer seul les usages sociaux, après il faut que les locuteurs et locutrices s’en emparent et utilisent ces nouveaux mots, ces nouvelles manières d’écrire.

Ce guide, assez maladroit dans sa forme actuelle, mériterait d’être réactualisé, remis à jour, car certaines formes qu’il défend n’ont pas été retenues et d’autres ont été préférées, voire inventées par les locuteurs et les locutrices. La langue est assez démocratique dans la mesure où c’est l’usage majoritaire qui l’emporte et cet usage n’est pas forcément conforme aux recommandations du guide. On le voit surtout dans les cas de féminisation préconisées en « -euse » et qui dans les usages apparaissent sous la forme en « -eure ». Cette tendance est intéressante car la forme en « -eure » ne s’entend pas à l’oral mais se remarque à l’écrit : cette féminisation avance en quelque sorte masquée. C’est sans doute une stratégie gagnante, car comme on sait, les paroles s’en vont et les écrits restent. »

Interview retranscrite par Marion Ghibaudo à partir d’un entretien avec Yannick Chevalier.

Autres ressources :

Féminisation des noms de métiers, pourquoi ? (Formanoo.org)

Ajout du 27 octobre 2013 : Un numéro de Langues et cité : masculin, féminin, la langue et le genre

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