Troisième séance d’Egalimois. L’activité du jour était l’examen critique des albums censés oeuvrer en faveur de l’égalité filles-garçons, soit par leur appartenance à une maison d’édition qui se revendiquait égalitaire, soit par la quatrième de couverture qui présentait le livre comme original par rapport aux stéréotypes ou encore dans la sélection d’albums non sexistes. Comme d’habitude, l’ambiance était décontractée, et néanmoins studieuse ; et la parole circulait aisément dans et entre les groupes. Chaque séance permet d’aiguiser notre regard sur nos propres représentations et les discussions animées et constructives qui suivent l’examen des différents albums nous amènent à progresser, individuellement et collectivement. Et c’est également un bon moment de convivialité. Nous avons eu le plaisir cette fois-ci d’accueillir de nouvelles personnes, dont une femme enceinte motivée par l’idée d’offrir à son futur enfant la liberté à laquelle il ou elle a droit par rapport aux rôles de sexe qui nous sont trop souvent imposés.

« Je veux un zizi« , Éditions Talents Hauts, qu’on n’a pas du tout aimé !

Il ne suffit pas de se déclarer militant-e de l’égalité filles-garçons pour l’être. C’est pourtant en paraissant aux éditions Talents Hauts ce que fait l’album  « Je veux un zizi ». Si cet album n’œuvre guère en faveur de l’évolution des représentations, il est peut être utile à expliquer à un public d’adultes la différence entre le sexe et le genre. En effet, à la lecture du livre, il semblerait que l’appartenance à un groupe de sexe conditionne un grand nombre d’activités et de capacités.

Le titre, accompagné de la première de couverture, laisse perplexe : on y voit une petite fille souffler cette phrase à un petit garçon. Et nous voici ramené-e-s en pleine théorie freudienne qui voudrait que les petites filles souffrent de n’avoir pas un zizi de garçon et se sentent, par là-même, diminuées. Ce serait soi-disant tellement mieux d’avoir un phallus plutôt qu’un vagin (et un clitoris!). En effet, dans l’album de Laetitia Lesaffre, il apparaît qu’un zizi sert à faire pipi très loin. Jusque là, si l’on exclut le « très », ça peut se défendre. Mais quand on lit : « un zizi, ça sert à grimper, courir, tomber, éclabousser, faire des numéros d’équilibriste, sans déchirer sa belle robe », on est en pleine confusion : quel rapport entre l’organe et les activités physiques ? Et ne serait-il pas plus simple d’échanger la belle robe contre un vulgaire pantalon ? Le livre continue ensuite dans l’exposition d’un point de vue essentialiste -les filles ont telles capacités, les garçons en ont d’autres : « avec un zizi, je pourrais enfin gagner à la bagarre[…], et comme je serais très musclée, elle (Célestine) n’oserait plus me tirer les cheveux. » Car c’est bien connu, une fille, ça tire les cheveux ; et les garçons, c’est musclé. Bref, tous les poncifs y sont mais l’auteure pense rééquilibrer la situation avec le personnage du petit garçon censé briser toutes les illusions de la petite fille quant au potentiel du zizi avec des phrases comme « Bof, moi, je ne gagne jamais à ce jeu-là », quand il s’agit de faire pipi très loin ; ou « mon pantalon est décousu. Si ça continue, on verra tout ». L’auteure tente de dénoncer les stéréotypes qui peuvent également contraindre les garçons mais pour cela, elle assimile les femmes aux mères : « Si j’ai un zizi, je ne serai pas obligée d’avoir un ventre gros comme un ballon pour avoir des bébés », déclare la fille ; ce à quoi le garçon répond : « Moi, j’aimerais bien avoir un bébé dans mon ventre ». L’intention de faire s’exprimer le garçon sur ce désir qui, sauf avancée de la science, restera inassouvi, est louable mais elle ramène le statut de fille au statut de mère potentielle. Or, devenir mère pour une femme n’est ni une fatalité, ni une obligation ; est-il encore nécessaire de le rappeler ? Et l’album se ferme sur l’image d’un homme et d’une femme qui entrent dans une pièce où se trouvent les enfants et qui disent : « zizi ou pas zizi, il faut faire pipi avant d’aller au lit ». La réplique, drôle et juste, est malheureusement entachée de l’illustration : la fille porte un pyjama rouge à fleurs roses tandis que le garçon est revêtu d’un pyjama…bleu !

Si l’on en doutait encore, il ne suffit pas d’être étiqueté « égalitaire » pour l’être réellement. Se pose alors la question de la place de l’expertise dans le travail éditorial et de son importance quant aux garanties qu’elle peut apporter sur la conformité des contenus des albums avec l’ambition d’une maison d’édition telle que Talents Hauts.

la catcheuse...« La catcheuse et le danseur« , Éditions Talents hauts, qu’on a moyennement aimé

Ce livre est sélectionné par l’association Adéquations dans sa liste d’albums non sexistes, page 16.

« La catcheuse et la danseur » est un livre qui raconte l’histoire de Billy, une fille, et de son meilleur ami Kim, un garçon, qui ont chacun des comportements qui déjouent la norme sexuée. Pour cela, ils vont subir des moqueries et monteront un spectacle afin de se faire accepter comme ils sont par leurs camarades.

La catcheuse et le danseur est un album édité aux éditions Talents Hauts qui disent vouloir lutter pour l’égalité des sexes. La visée de ce livre est donc clairement égalitaire.

Ce qu’on a aimé

Ce livre s’attaque frontalement aux stéréotypes de sexe, comme on peut le voir avec le titre La catcheuse et le danseur, où les rôles traditionnels de sexe sont inversés. Cette volonté de déjouer les stéréotypes par l’affirmation de contre-stéréotypes se retrouve tout au long du livre. Ce livre donne à voir un monde où les normes de genre sont inversées : quand Billy et Kim rencontrent des difficultés face à leurs camarades, c’est Kim qui pleure et Billy qui serre les poings ; Billy fait du catch et Kim de la danse ; la grand-mère a choisi de voyager plutôt que de se marier.

Mais on apprécie que tout ne soit pas entièrement contre-stéréotypé. Billy, par exemple, veut être pirate, catcheuse, astronaute ou fleuriste tandis que Kim se rêve danseur, maître d’école, peintre ou cuisinier : chacun se projette dans des métiers connotés comme masculins et féminins. De même, si Billy n’aime pas les poupées, les princesses et le jeu à l’élastique, elle n’aime pas non plus les concours de crachats, les robots ou jouer au ballon. Cela permet de montrer aux enfants qu’on peut adopter des objets, des jeux ou des comportements qui sont arbitrairement associés à deux sexes différents et illustre la liberté de choix parmi l’ensemble des possibles dont devraient jouir tous les enfants. Cela nous invite à dépasser la division qui a été construite entre les sexes.

Enfin, ce livre permet d’aborder avec les enfants la difficulté d’être différents et permet d’engager une réflexion sur la tolérance et sur les stratégies à adopter afin de faire accepter sa différence et d’accepter celle des autres. Ce livre permet également de réfléchir à l’imposition de la norme, notamment sexuée, et de montrer aux enfants qu’on peut y déroger.

Ce qu’on a moins aimé

Les contre-stéréotypes choisis dans ce livre sont peut être parfois trop éloignés de la réalité et peuvent ainsi apparaître aux enfants comme caricaturaux. Ils et elles peuvent y voir un monde trop éloigné du leur et n’en tireront dès lors pas forcément un enseignement sur le monde qui les entourent, comme certaines études en psychologie sociale sont en train de le montrer. On peut ainsi regretter que ce livre dépeigne essentiellement un monde qui soit l’inverse du notre – à la fin du livre, les garçons ont des déguisements dits féminins (papillon, fée, danseur) et les filles des déguisements dits masculins (cow-boy, zorro, loup, pirate) – au lieu de décrire un monde où les codes du masculin et du féminin soient mixés dans distinction. Le but n’est pas de montrer que garçons et filles doivent adopter des normes vues comme étant celles du sexe opposé, mais qu’ils et elles sont libres de choisir entre les normes associées au féminin et celles associées au masculin.

Enfin, on peut regretter que ce livre ne raconte pas vraiment d’histoire, ce que plusieurs des participant.e.s à l’atelier EgaliMois ont remarqué.

« La petite poule qui voulait voir la mer« , Éditions Pocket jeunesse, qu’on a plutôt bien aimé 

Ce livre est sélectionné par l’association Adéquations dans sa liste d’albums non sexistes, page 26.

La petite poule qui voulait voir la mer est l’histoire de Carmela, une petite poule qui n’est pas satisfaite de devoir passer sa vie dans un poulailler à pondre des œufs. Elle décide de partir, seule, pour voir la mer, sur laquelle elle rencontre Christophe Collomb qui lui fait traverser l’Atlantique jusqu’à l’Amérique. Elle y rencontre …, un coq avec lequel elle visite le continent Américain avant de repartir à ses côtés pour rentrer voir sa famille.

La petite poule qui voulait voir la mer est un ouvrage de la collection « Les p’tites poules ».

Ce qu’on a aimé

Cette histoire parle de l’égalité des filles et des garçons sans avoir l’air d’y toucher. Les péripéties racontées, celles d’une poule qui prend sa vie en main et qui affronte diverses difficultés avec courage, permet de donner aux enfants l’exemple d’une héroïne qui déjoue les normes sexuées. La relation qu’elle entretien avec Piticok, qu’elle rencontre en Amérique, est égalitaire : ils sont sur un pied d’égalité et c’est lui qui la suit dans sa famille à la fin de l’histoire.

On a également apprécié le fait que les poules portent sur elles peu de signes sexués distinctifs, alors que dans la plupart des histoires mettant en scène des animaux les filles ont des fleurs dans les cheveux ou des robes pour les différencier des garçons qui eux ont peu de signe distinctif : ils sont l’universel masculin. Ici, Carmela a comme seul signe de son sexe des cils un peu plus grands que ceux des garçons.

Ce qu’on a moins aimé

On a tout de même détecté quelques stéréotypes sexués dans cet ouvrage, comme lorsque la mère intime gentiment à sa fille d’aller se coucher tandis que le père se fâche plus violemment. La première page du livre, consacrée aux dédicaces des auteurs à leurs enfants, est aussi stéréotypée : on y voit une fille allongée sous un plaid avec des cœurs, à côté de fleurs et qui rêve son voyage, tandis que le garçon est représenté debout, sac au dos, s’éclairant avec une lampe de poche pour trouver son chemin. On retrouve ici l’image de la fille passive et du garçon actif, aventurier. Mais, dans l’ensemble, on se félicite que ce livre réussisse à déjouer les stéréotypes sexués en donnant l’exemple des aventures d’une poule sportive, courageuse et aventurière.

Le prochain atelier EgaliMois se tiendra le 18 juin, même lieu, même heure.

Lire aussi notre critique de l’album « La princesse, le dragon et le chevalier intrépide »

Pour accéder aux informations sur les ateliers-rencontres EgaliMois : page consacrée à EgaliMois

Cet article a été rédigé par Karine Bertrand et Marie Pachoud. Ont aussi participé à la critique des trois ouvrages sélectionnés : Loïc Bour, Lauriane Rialhe, Jörg Franke, Anya Franke, Eleonore Dumas, Laura Vallet, Elise Anne.

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