« Pendant la Quinzaine Régionale de l’Égalité 2013, le mardi 15 octobre à la salle des Rancy du 3ème à Lyon, la Compagnie Maloscène a présenté un spectacle « jeune public pour interroger l’égalité et les stéréotypes » intitulé « A quoi on joue ?». Il est inspiré de l’album « A quoi tu joues ? »de Marie-Sabine Roger (album qui fait l’objet d’un avis critique donné dans un EgaliMois).

L’histoire créée pour le spectacle est celle d’une rencontre entre une fille qui aime jouer au football et un garçon qui aime danser et écouter de la musique. Elle est inséparable de son ballon, il est inséparable de son lecteur CD/radio portable. Très vite, les deux enfants vont vouloir jouer ensemble, mais à quoi ? Voici un lien internet vers la bande-annonce de leur spectacle.

La bande-annonce, très bien faite, jouant sur l’association implicite d’un costume à un sexe, annonce la couleur du spectacle. Les deux personnages représentent l’un pour l’autre, dans un premier temps, l’anormalité. Puis au fil des discussions, des questionnements identitaires et des questions plus profondes : « qui décide des jeux pour les filles et pour les garçons ? », les deux enfants vont se reconnaître en miroir de l’autre et vont devenir ami.e.s. Leurs dialogues et leurs disputes, qui alternent tout au long du spectacle (peut-être un peu trop, cela laisse peu de place à une élaboration plus profonde des thématiques abordées, en même temps le spectacle s’adresse aux jeunes enfants…) vont questionner les idées préconçues autour des jeux des enfants ainsi que les normes sociales et le (non)respect de celles-ci.

A-quoi-on-joue

Le spectacle existe depuis 2 ans et se produit dans les écoles sur demande. Il a été spécialement créé dans le but de sensibiliser les enfants à l’égalité entre les filles et les garçons et aux stéréotypes qui entourent les jeux et les capacités des enfants à y jouer selon leur sexe. J’ai eu la chance d’assister à une séance scolaire du spectacle, j’ai ainsi pu observer les réactions des enfants spectateur.rice.s pendant la pièce et pendant les discussions qui ont suivi. Il a été très intéressant de constater la force avec laquelle les enfants se sont identifié.e.s au personnage de leur sexe. Lorsque les deux personnages tentent de jouer au ballon et de marquer des buts entre les jambes de l’autre, les filles ont fortement encouragé la fille en criant « Allez la fille ! Allez la fille ! », les garçons ont ensuite répliqué (avec moins d’engouement ?) « Allez le garçon ! Allez le garçon ! ». Les enfants ont été également très interpelé.e.s par la présentation de photographies extrêmes : pendant que les personnages sont en train de se questionner sur la possibilité d’un monde sans garçon ou sans fille, sont projetées sur l’écran (qui se trouve sur scène) deux images l’une après l’autre. La première représente une petite fille dans sa chambre entièrement remplie d’objets, tous rose. La seconde à l’inverse représente un petit garçon dans sa chambre complètement remplie d’objets tous bleus. Les enfants, qui ont vu ces photographies une à la fois, ont montré des expressions de rejet d’un monde qui pourrait ressembler à cela, plus particulièrement les garçons pour l’image rose et les filles pour l’image bleue.

Enfin, les enfants ont exprimé leur dégoût pour l’utilisation du mot « sexe ». Effectivement dans la pièce, les personnages arrivent au bout d’un moment à la conclusion que les filles sont « des humaines de sexe féminin » et les garçons sont « des humains de sexe masculin ». Il semble ainsi que le concept de sexe comme catégorie de personne soit difficile à comprendre pour les enfants et que leur dégout proviendrait d’une représentation du mot sexe uniquement comme les organes de la reproduction (et du plaisir ?), en tout cas dans une sphère publique et avec les pairs. Aussi, plusieurs classes d’âge ayant assisté à la représentation du spectacle ce jour-là, il est probable que les réactions selon les âges ont été différentes (en fonction du développement cognitif de la compréhension des catégories chez les enfants) mais il n’était pas possible de distinguer cela dans le chahut général provoqué lorsque les enfants criaient pour exprimer leurs opinions. Ces « débordements » ont émergé quasiment à chaque fois que les deux personnages sur scène se retrouvaient eux-mêmes en conflit dans leur dialogue.

Durant le temps le débat/la discussion qui a suivi le spectacle beaucoup d’enfants ont levé la main pour prendre la parole et ce sont 21 d’entre eux.elles qui l’ont obtenue de la part de l’auteure, 7 filles et 14 garçons. Ce constat ainsi que l’appellation des garçons par « jeune homme » et les filles par « princesse » ou « minette » montrent que malgré les efforts d’égalité pendant la pièce et pendant la discussion, il reste des réflexes dans les interactions qui ne sont pas anodins. Cependant, il a été possible de constater les effets immédiats du spectacle en terme de réflexions sur les filles et les garçons. En effet, beaucoup d’interventions des jeunes spectateur.rice.s ont consisté à évoquer des expériences contre-stéréotypées. Un garçon a expliqué qu’il faisait de la danse, un autre qu’il avait un pyjama rose, et un autre qu’il pratiquait la capoeira (la capoeira était à l’origine un sport de combat violent inventé et pratiqué par les esclaves au Brésil. Ils.elles ont protégé leur pratique en la faisant passer pour de la danse. Aujourd’hui la capoeira est devenu un sport officiel, beaucoup de personnes continuent de la présenter comme une danse martiale mais ce sport est plus proche d’un art martial en tant que tel plutôt que d’une danse). Une fille est intervenue pour dire que les garçons aussi aiment le rose et une autre a exprimé sa préférence pour le bleu. Finalement, il semble que le spectacle ait permis aux langues de se délier (ou bien était-ce seulement une forme de conformisme aux attentes des adultes – égalité, transgression…). En tout cas cela a été un temps durant lequel l’expression d’un goût potentiellement hors-normes ne risquait pas la moquerie.

Suite à tout cela, j’ai pu avoir une discussion avec Malo Lopez, l’auteure et metteuse en scène de la pièce. Elle était très contente d’observer les enfants réagir pendant la pièce et « se lâcher » pendant la discussion. Elle a expliqué que les enfants bien qu’assez bruyants se sont très bien comportés (il arrive que l’on doive faire sortir des enfants). Elle a évoqué également le travail de rédaction des dialogues entre les personnages, la difficulté d’équilibrer les répliques de la fille et du garçon en quantité et en qualité. Malo Lopez s’est montrée très réceptive aux différentes remarques que j’ai pu lui adresser et apprécie les retours de spectateur.rice.s qui peuvent lui apporter des regards extérieurs. »

Ainsi, dans une discussion avec Violaine Dutrop-Voutsinos et Chloé Riban, qui ont également vu le spectacle le lendemain, a également été abordée la difficulté de choisir l’activité contre-stéréotypée : la danse urbaine a finalement été choisie par la compagnie (pratiquée à l’extérieur et plutôt masculine en réalité), après des premières versions dans lesquelles de la danse plus classique était mise en scène (pratiquée à l’intérieur et très associée au féminin) : jusqu’où va-t-on dans l’inversion des places ? Comment met-on en scène le contre-stéréotype pour qu’il reste crédible / juste ? Finalement, en choisissant deux activités extérieures et plutôt masculines ou mixtes (malgré le mot « danse »), parle-t-on aussi du féminin ?

Texte et photo d’Elise Chane

Pour aller plus loin sur la mixité dans la danse et le football : 

-Faure (Sylvia), « Filles et garçons en danse hip-hop. La production institutionnelle de pratiques sexuées », Sociétés contemporaines, n° 55, décembre 2004, p. 5-20.

– Des contenus sur la mixité dans la danse selon les époques et les types de danse : numeridanse.tv

– Article sur le documentaire de Farid Haroud montrant notamment qu’outre atlantique le football est féminin (mais pas masculin, faut pas pousser… !)  « Le football, un vrai sport de gonzesse », et la bande-annonce

 

 

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