La soirée s’est déroulée le 9 octobre dans l’amphithéâtre Émilie du Chatelet de la bibliothèque Marie-Curie de l’INSA de Lyon à Villeurbanne, tout un symbole par rapport au thème, comme l’a rappelé Jean-Claude Berger, président de l’Association des ingénieur.e.s INSA de Lyon, lors de son introduction.

Jean-Claude Berger et Christine Détrez
Jean-Claude Berger et Christine Détrez

Il a également expliqué que cette soirée s’inscrivait dans le programme de la Quinzaine de l’Égalité et dans celui de la Fête des Sciences, très relayée sur le campus de la Doua. Son propos évoque tout d’abord une désaffection globale des études et des carrières scientifiques et techniques par les étudiant.e.s. Pour pallier le problème, des actions sont menées depuis plusieurs années : recherche d’ambassadeurs et ambassadrices pour une science ludique et sans stéréotypes par exemple. Monsieur Berger a présenté aussi l’association qui co-organisait la soirée : Objectif Pour l’Emploi (OPE). Depuis 1995, l’association accompagne des étudiant.e.s et des jeunes diplômé.e.s dans leur professionnalisation avec pour devise l’insertion, l’orientation et l’égalité. Le public était surtout féminin, des étudiantes et jeunes travailleuses ainsi que des professionnelles affirmées.

Le programme de la soirée
Le programme de la soirée

Pour commencer, Christine Détrez a pris la parole. Agrégée en lettres classiques, elle possède un doctorat en sociologie et est maîtresse de conférences à l’ENS Lyon. L’intitulé de son enseignement est « sociologie du genre ». Elle travaille actuellement sur les stéréotypes de genre et la culture scientifique. Son intervention commence par quelques rappels historiques : « En 1869, la loi Duruy impose dans toutes les communes de plus de 500 habitants une école primaire de filles, alors que loi Guizot fixait cette obligation pour les garçons dès 1833. Les écoles sont non mixtes (et les enseignantes reçoivent une formation spécifique dans la nouvelle École Normale Supérieure de Sèvres), et quand, notamment dans les campagnes, les bâtiments et salles sont communs, les récréations restent séparées. L’instruction des filles est l’enjeu d’une lutte entre cléricaux et républicains, que résume ce propos de Jules Ferry «Les évêques le savent bien : celui qui tient la femme, celui-là tient tout, d’abord parce qu’il tient l’enfant, ensuite parce qu’il tient le mari (…). C’est pour cela que l’Église veut retenir la femme, et c’est aussi pour cela qu’il faut que la démocratie la lui enlève; il faut que la démocratie choisisse, sous peine de mort ; il faut choisir, Citoyens : il faut que la femme appartienne à la Science, ou qu’elle appartienne à l’Église ». Les lycées publics de jeunes filles sont créés en 1880 par Camille Sée. Mais les visées et les cours diffèrent : l’enseignement prodigué n’est pas le même que pour les garçons, à la fois parce que le but est de préparer de bonnes épouses et de bonnes mères, ou de leur faire tenir leur rang de femme du monde et d’épouse. Elles ont ainsi des cours d’arts ménagers et de puériculture, mais pas de grec, de latin ou de philosophie. Si elles se fondent également sur des légitimations morales naturalisantes (le cerveau des filles étant considéré comme trop fragile pour les maths, par exemple, les manuels du bien-vivre signés par les auteurs laïques rejoignant ici les propos des religieux), cette ségrégation des savoirs a un autre effet très concret : elle limite l’accès des femmes aux études, le latin étant par exemple obligatoire au baccalauréat, ce qui, concrètement, les écarte de l’enseignement supérieur. En 1924, les programmes secondaires pour les filles et les garçons deviennent identiques, la loi Bérard répondant ainsi au nombre croissant de filles désirant présenter le baccalauréat. Même si Vichy prône l’ignorance des femmes, s’appuyant à nouveau sur l’idée d’un éternel féminin biologique et physiologique, les filles rattrapent les garçons, le basculement s’opérant dans les années 60, avec la mise en place de la mixité. Solution aux pénuries de locaux et d’enseignants, elle est instaurée dans les collèges créés en 1963, puis dans tous les établissements de l’enseignement général et technique à partir de 1966. La loi Haby de 1975 fixe la règle de l’égalité d’accès des filles et garçons aux mêmes établissements. »

Christine Détrez nous invite à consulter la référence suivante pour en savoir un peu plus sur la question : « Le silence des filles. De l’aiguille à la plume » de Colette Cosnier, puis aborde notre époque. De nos jours, selon les derniers chiffres, nous nous retrouvons face à une sorte de paradoxe sociologique : les filles obtiennent en moyenne de meilleurs résultats que les garçons à l’école, elles sont plus diplômées et de plus haut niveau. Pourtant les différences d’orientation entre garçons et filles empêchent ces dernières de « rentabiliser » ces études et ces résultats. Madame Détrez nous explique alors trois phénomènes sociologiques qui permettent d’imager différents mécanismes qui expliquent ce paradoxe. Le premier est le phénomène du « tuyau percé ». Cette expression représente le fait que plus les études sont élevées, plus il y a une déperdition des filles. Ensuite, le fameux « plafond de verre » : les filles et les femmes accèdent plus rarement aux places et statuts prestigieux. Enfin, les « parois de verre » : filles et garçons se retrouvent dans des filières (d’étude) genrées desquelles il est rare et difficile de se soustraire. En outre, les évolutions sont très lentes selon les milieux : par exemple, la part des femmes enseignantes dans les études supérieures en mathématiques stagne à 21% depuis plus de 15 ans.

Pour finir la première partie de son discours, Christine Détrez propose deux modèles sociologiques qui expliquent ces phénomènes et qui semblent être débattus parmi les spécialistes. Le premier propose une intériorisation des rôles sociaux genrés de la part des jeunes et une adaptation aux normes sociales et scolaires, plus ou moins inconsciente. En résulte des choix et des non-choix de la part des élèves dans leurs orientations. En complément, se déroulent des « vocations négatives », c’est-à-dire de l’auto-exclusion et de l’auto-censure. La seconde explication, notamment développée par Marie Duru-Bellat, soutient que les élèves, notamment les filles, mettent en œuvre des stratégies conscientes et rationnelles dans leurs choix d’orientation par anticipation de leur mode de vie à court terme et à long terme (vie familiale et autres). Il s’agirait alors de faire des études qui mènent à un métier qui permettra une conciliation des temps plus simple. Ce serait un calcul en termes de coûts et de bénéfices. De mon point de vue, et pour avoir lu à ce sujet, je dirais que, comme dans beaucoup de faux débats, il s’agit évidemment de deux modèles qui se complètent et de la mise à jour de deux facteurs qui jouent un rôle dans l’orientation différenciée des filles et des garçons. Cependant, les stratégies conscientes des élèves sont souvent fondées sur des représentations des métiers qui ne sont pas très réalistes et empruntes de stéréotypes. Par exemple le métier d’infirmier.ère ne consiste pas uniquement à faire du care (soin) mais il demande aussi une réelle maîtrise technique et une grande disponibilité en horaires de travail.

Dans un deuxième temps, Christine Détrez nous a fait part de deux études, l’une menée par elle-même pour le Palais de la Découverte et la Cité des Sciences de Paris, et l’autre menée par ses étudiantes avec l’analyse de 8 numéros de la revue mensuelle Science et Vie Junior. Dans le premier cas, la demande venait des musées, il s’agissait de savoir si les expositions donnaient une représentation genrée des sciences et si oui, laquelle ? Les organisateurs et organisatrices ont alors dû prendre conscience de la valeur des mots dans la langue française et des images. Christine Détrez a donné plusieurs exemples, tirés des expositions, de l’utilisation du terme « l’homme » comme généralisation pour les humain.e.s et des exemples de phrases citant de nombreuses professions scientifiques uniquement au masculin. Aussi, la question s’est posée du manque de citations de grands noms féminins dans les sciences (dures). Alors, effectivement du fait de l’évincement des femmes des sciences durant des siècles, il existe peut-être moins de noms de femmes à citer, cependant, la préconisation faite aux musées a été de ne surtout pas rendre commune l’invisibilité des femmes. Lorsqu’il n’y a pas d’existence historique de personnage féminin, il ne faut pas inventer des noms, bien évidemment, mais il faut surtout le faire remarquer au public lors des expositions. Concernant l’étude de la revue scientifique pour les enfants, le premier constat a été le suivant : sur huit couvertures de magazine, deux seulement représentent des personnages féminins. On pourra s’étonner plus ou moins de ce constat quantitatif mais le constat qualitatif est encore plus surprenant : l’un des personnages est un robot et l’autre est une statue. Je vous laisse le loisir d’interpréter ces faits. A l’intérieur, plus ou moins le même constat : 716 représentations d’hommes contre 260 représentations de femmes pour l’ensemble des huit magazines. L’étude de ces magazines est toujours en cours.

Pour finir son intervention, Christine Détrez a cité le discours d’enfants entre 6 et 12 ans interviewé.e.s par une étudiante, Claire Piluso, à la sortie des musées à propos des sciences. Ces citations très saisissantes pour certaines (je regrette de ne pouvoir en citer aucune ici), montrent que pour les jeunes comme pour les moins jeunes, les explications biologisantes et essentialisantes ont toujours la part belle dans les discours pour expliquer le rapport des garçons et des filles aux sciences et notamment aux sciences dites « dures » ou « non humaines ». De plus, Madame Détrez n’a pas manqué d’expliquer que certains garçons de certaines classes sociales sont également lésés par les représentations des sciences comme élitistes.

Pour finir sur ce sujet, la thèse de Marie-Odile Lafosse-Marin (2005) sur les représentations des scientifiques chez les enfants filles et garçons a été un travail cité lors de la soirée : certains dessins d’enfants sont très parlants et permettent de mesurer l’ampleur des représentations stéréotypées chez les enfants.

Ensuite, Florence Chapuis, chargée de mission d’OPE a présenté l’association et le projet à l’origine de la soirée : « Ingénieur-e technicien-ne demain ». Ce projet consiste officiellement à promouvoir les métiers scientifiques et techniques et l’égalité filles/garçons. De manière plus implicite, le projet entend surtout permettre aux filles d’accéder aux filières d’études scientifiques et techniques en faisant tomber différentes barrières. L’association met en œuvre différentes actions auprès des lycéen.ne.s et collégien.ne.s de la région et notamment des témoignages et débats. Durant ces événements, la réalité des métiers est présentée. En particulier, pour le métier d’ingénieur.e. En effet, cette profession ne repose pas uniquement sur la technique mais requiert aussi, par exemple, des compétences en management, du travail en équipe, le développement de relations de réseau… En outre, ce sont des femmes, ingénieures et techniciennes, qui viennent témoigner de leurs expériences devant les classes mixtes (une ou deux) et des étudiant.e.s. La séance est animée par un pilote bénévole de l’association, ancien cadre à la retraite de manière générale, des hommes. Ces séances permettent aux filles de poser davantage de questions et de rencontrer des personnes qui peuvent devenir des modèles. La présence d’un homme semble permettre de ne pas exclure les garçons des discussions selon Florence Chapuis.

Pour illustrer cette présentation, deux femmes sont venues témoigner, un peu à la manière dont elles l’ont fait devant des classes de lycéen.ne.s. Anne-Claire Desbenoit a commencé. Elle est actuellement étudiante à l’ENISE (École Nationale d’Ingénieurs de Saint-Etienne) et lauréate du PVST 2012 (Prix de la Vocation Scientifique et Technique, récompense de 1000 € attribuée par le ministère en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes à des « étudiantes qui font le choix de s’orienter vers des filières scientifiques et/ou technologiques de l’enseignement supérieur dans lesquelles elles sont peu nombreuses», selon le site officiel du Ministère des Droits des Femmes). Le parcours d’Anne-Claire Desbenoit montre comment une jeune personne peut construire son projet professionnel petit à petit et guidée par la passion, en l’occurrence pour la mécanique. Cette jeune femme s’est d’abord dirigée vers des études courtes permettant de se mettre au travail rapidement, puis au fur et à mesure, grâce à différentes passerelles et des expériences de stages, elle a pu assumer l’idée de continuer ses études vers un diplôme mieux reconnu. Elle affirme avoir beaucoup de plaisir à partager son expérience auprès de plus jeunes qu’elle, et cela se voit. La seconde femme, Valérie Tholey, a déjà une grande expérience, elle est diplômée de l’INSA et ingénieure pour Orange. Elle raconte son parcours et se décrit comme « chanceuse », toujours au bon endroit au bon moment, dans un secteur en plein développement dès le début de sa carrière. Elle passe rapidement à une présentation des efforts effectués par Orange qui a été cotée numéro une des entreprises les plus vertueuses en matière d’égalité. Cependant, cette dernière peine à dépasser la part de 30 % de femmes dans son conseil d’administration.

Ces différentes interventions ont donné lieu à une conclusion exprimée par Eric Morincomme, directeur de l’INSA, qui a permis de synthétiser les différentes problématiques soulevées dont la principale est finalement la suivante : comment faire s’intéresser les filles aux études et métiers techniques et scientifiques aussi bien que les garçons ? Cette conclusion a lancé les discussions et les questions du public. Quels arguments déployer pour faire sérieusement réfléchir des collégien.ne.s et des lycéen.ne.s à un avenir technique et scientifique ? Selon que l’on s’adresse à des filles ou des garçons, faut-il avec recours à une argumentation genrée, vantant le travail en équipe et l’importance des relations dans le métier d’ingénieur.e aux unes et soulignant la technicité et la rationalité du même métier auprès des autres ? Pour certain.e.s, cela est une solution à court terme qui peut se révéler efficace bien qu’enfermant à nouveau les élèves dans des conceptions stéréotypées des compétences des filles et des garçons. En effet, cela peut permettre d’amener une première génération de femmes à se lancer, et qui serviront de modèles pour les autres générations ensuite. Mais cet avis n’est pas partagé par tou.te.s. Une femme ingénieure, à la carrière internationale, a pris la parole. Elle a su montrer la spécificité du modèle français dans ce questionnement et démontré que les arguments les plus efficaces sont ceux de la faisabilité, en prenant appui sur le discours d’Anne-Claire Desbenoit notamment qui illustrait bien le propos : elle l’a fait parce qu’elle a vu que c’était faisable (matériellement et financièrement). D’autres interventions se sont avérées intéressantes : « la chance » de Valérie Tholey a été questionnée, si elle avait été un homme, n’aurait-elle pas témoigné de sa compétence à se saisir des opportunités qui l’ont entourée plutôt que de sa chance ? Par ailleurs, une jeune femme ingénieure raconte comment elle s’est sentie gênée par un week-end d’intégration entre collègues qui impliquait des sports aquatiques et donc un passage obligé par la piscine. D’une manière globale, les différentes interventions du public ont montré les difficultés à dépasser nos cadres de représentations des femmes et des hommes et aussi la difficulté à opérationnaliser ces dépassements lorsqu’ils sont envisageables.

Finalement, je dirais que la soirée n’a pas vraiment répondu à question de départ qui était « quels modèles féminins pour les jeunes d’aujourd’hui ? », mais elle a permis de soulever des questionnements intéressants en se fondant sur des faits importants à propos de l’orientation des filles dans les filières d’études et les métiers scientifiques et techniques. D’autre part, il est un peu décevant que la volonté de permettre aux femmes d’accéder à des carrières techniques et scientifiques soit encore une fois liée à la désaffection de ces études et de ces carrières par les étudiant.e.s et non pas à la simple volonté (l’idéal) d’une société plus juste et égalitaire. Cela rejoint des problématiques de la fin des années 1980, lorsque les politiques publiques ont souhaité agir sur l’orientation des filles pour tenter de combler les déficits d’ingénieurs et de techniciens. Encore une fois, l’orientation des filles pose problème, mais pas celles des garçons. Qui penserait à faire des campagnes auprès des jeunes garçons pour devenir infirmiers pour combler un déficit de personnel dans les hôpitaux ? Un très bon article de Françoise Vouillot (2007) met au clair beaucoup de questions concernant l’orientation différenciée des filles et des garçons : Vouillot, F. (2007). L’orientation aux prises avec le genre [Electronic version]. Travail, genre et société, 18, 2, p96-108.

On pourra regretter également que l’acception du mot science ici soit uniquement celui des sciences dites « dures », sciences où la part des hommes présents (études et métiers) est très grande. Enfin, je propose la réflexion suivante : si dans un souci d’égalité, la place des femmes dans les sciences « dures » très masculinisées est à questionner, il me semble que la place des sciences humaines et sociales dans la société, très féminisées, l’est aussi, tout comme la faible place qu’y occupent les hommes. Les discussions de la soirée ont porté, comme de nombreuses discussions autour de l’égalité, sur l’accès des femmes à des places dans la société valorisés et valorisantes. Or ces places sont justement socialement marquées comme étant masculines et, de fait, attirent principalement des hommes. Ce sujet est important mais il lui manque encore trop souvent son corollaire : comment faire en sorte que les lieux féminins soit valorisés à la hauteur des lieux masculins et qu’ils ouvrent leurs portes aux hommes ? Et pour aller plus loin : comment faire en sorte que ces lieux à valeur équivalente ne soient plus catégorisés comme féminins ou masculins ? La recherche d’une réelle mixité dans les deux cas semble nécessaire…

La soirée s’est terminée avec un petit buffet, durant lequel les discussions ont pu continuer et s’enrichir.

Par Elise Chane, texte et photos.

 

 

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