Anne Baptiste est allée voir « Mustang » de Deniz Gamze Ergüven, et nous livre ici son coup de coeur pour un film qui ne peut que toucher le public.

2015-07-MustangCe film raconte l’histoire de cinq sœurs (Sonay, Selma, Ece, Nur et Lale) qui vivent avec leur oncle et leur grand-mère dans un petit village retiré de Turquie. En rentrant de leur dernier jour d’école, elles passent par la plage et jouent dans l’eau sur les épaules des garçons. Dénoncées par une voisine, elles sont jugées « vicieuses » et « dégoûtantes » par leur famille, qui décide de les cloîtrer. Leur maison va progressivement se transformer en « usine à épouse ». Comment préserver leur liberté dans un cadre de plus en plus étouffant ?

La réalisatrice s’est basée sur des faits réels qu’elle ou ses connaissances ont vécus afin de construire l’intrigue de « Mustang ». Selon elle, « la place des femmes est vraiment très problématique aujourd’hui en Turquie » (interview Allociné, « Cannes 2015 – La réalisatrice de Mustang : « La place des femmes est problématique en Turquie » », mise en ligne le mercredi 20 mai 2015). Et même si le film ne se veut pas moralisateur, il aborde tous les aspects des rôles de genre en Turquie : les mariages arrangés, l’absolue obligation de virginité, l’enfermement auquel sont soumises les filles, le contrôle par l’autorité masculine, l’éducation des filles orientée vers leur futur rôle de femme et de mère. Ces valeurs archaïques sont défendues avec force par les adultes, femmes comme hommes, bien décidé·es à faire rentrer les cinq sœurs dans le rôle qui a été fait pour elles.

L’intrigue est racontée du point de Lale, la benjamine, qui défend farouchement sa liberté. Comme ses sœurs, et peut-être même plus qu’elles, elle refuse de se plier aux règles des adultes. Le film explore la manière différente que chacune des sœurs utilise pour défier l’autorité. Mais quelle est la bonne manière de le faire ? De façon ouverte ou dissimulée ? Rentrer dans le système ou le combattre de l’extérieur ? Et comment combattre lorsque l’on ne peut pas s’échapper (elles ne savent pas conduire et leur oncle leur interdit de sortir, même pour aller à l’école) ? Le film montre comment les contraintes pesant sur la liberté des filles ont une telle force qu’il faut véritablement être un mustang pour ne pas se laisser brider ou détruire.

C’est un film qui prend aux tripes. On ressent physiquement l’enfermement de plus en plus intense dont sont victimes les cinq jeunes filles, d’autant plus qu’on les avait vues libres et insouciantes au début de film. On peut regretter que l’accumulation de situations paraisse parfois exagérée et non réaliste, alors que toutes ces situations sont tirées de la réalité. Le point de vue de l’intrépide Lale nous permet d’entrevoir à quel point des espaces de liberté infimes et l’aide extérieure sont importants lorsque l’on est retenue enfermée. Le film fait pleurer mais aussi rire, notamment à cause de l’absurdité des situations causées par les inégalités. Un film à voir, pour en sortir chamboulé.es.


Complément de Violaine Dutrop :

Pour ma part, en plus du propos d’Anne que je partage pleinement, j’ai envie de souligner mon attachement à cette formidable rebelle qu’est Lale, assoiffée de vie et de justice, mais aussi à ces jeunes hommes – les potentiels époux – que la réalisatrice a choisi de montrer accommodants, inventifs, passifs, eux aussi prisonniers des traditions et des croyances de leurs ainé·e·s. Mais la réalisatrice montre que toutes les positions sont possibles, que c’est affaire de choix, d’éthique et d’empathie. J’ai donc beaucoup apprécié la fin du conte : l’espoir que fait naître l’action d’un jeune homme désintéressé, gai et confiant, qui aime suffisamment la vie, la liberté et les gens pour passer outre des traditions qui engendrent tant de souffrances.  Quel contraste avec la prison que représente le qu’en dira-t-on (la « réputation » entend-on encore chez nos ados) pour la génération précédente ! Ce film, assez dur dans son propos, contient un mélange de force et de légèreté, ainsi qu’une très grande sensualité. Oui : chamboulement en perspective.

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