Par Violaine Dutrop

Ce texte a servi de base à l’intervention en table ronde du 7 mars 2014 sollicitée par le Conseil Général de l’Isère : « Image des femmes dans les médias : notre jeunesse sous influence ? ».

Photo extraite du site du Conseil Général
Photo extraite du site du Conseil Général

A noter : Une restitution succincte est disponible sur le site de Jeu de société production, dont les intermèdes théâtraux ont été brillants.


Les médias : quels sont-ils ?

  • TV (publicité / séries / télé-réalité / films / émissions / journaux TV / clips (je pense à celui de Robin Thick notamment)/ divertissements…)
  • Presse (publicité / tous sujets d’information, de réflexion, de mode ou de divertissement)
  • Radio
  • Internet (ex.: clips, jeux en réseau)
  • Eventuellement les médias culturels (dont livres, médias musicaux, jeux vidéo…)

Linfluence des images véhiculées par les médias est ancrée dans un tout beaucoup plus large :

  • Dabord les images véhiculées par les médias nous présentent un miroir déformant de nous, de notre société, de nos valeurs, de notre culture : en ce sens il y a lieu d’interroger notre système de valeurs tout autant que les médias : les médias influencent les publics et la société influence les mé C’est un aller-retour.
  • Leur influence peut être évidemment positive: ce sont des médias, créateurs de liens sociaux, donnant accès à l’information et à la culture, multipliant les accès aux diverses opinions, proposant des réflexions de toutes sortes et des modèles divers d’ identification. Leur diversité et la possibilité de les sélectionner peuvent nous conduire à exercer une critique continue de nous-mêmes et du monde si nous nous en donnons les moyens.
  • Ils ne sont pas les seuls à influencer la jeunesse. Pas les seuls à ainsi transmettre des stéréotypes de sexe, reproduire des asymétries et favoriser les situations inégalitaires: on pourrait parler de la famille, des pairs (quelquefois dans la continuité des médias, dans la cour de l’école notamment), de l’école (en classe ou dans la cour), des logiques domestiques et de l’organisation du monde professionnel dans l’environnement des jeunes et plus largement, de la réalité de la vie de la cité, associative ou politique, ou tout simplement de l’aménagement urbain, des loisirs, du sport, de la création artistique ou culturelle…
  • Il est donc nécessaire de mener des actions dans tous les domaines, en même temps, et ainsi le miroir déformant se modifiera. C’est en tout cas l’option prise par EgaliGone.
  • Les images véhiculées concernent les hommes comme les femmes, le masculin comme le fé Parler d’une seule catégorie de sexe est selon nous réducteur et ne permet pas de comprendre le système et les relations entre catégories.
  • Les images véhiculées sur chacun des deux sexes ont une influence sur les hommes comme sur les femmes.

Il me semble important de préciser deux ou trois choses sur la jeunesse :

  • L’adolescence est une période de vulnérabilité, de conformisme, avec une importance accordée au groupe de pairs, à la norme.
  • Mais en même temps, c’est un moment charnière du passage à la vie adulte, où on recherche son identité personnelle et on est en quête de distinction et d’émancipation.
  • La jeunesse est mixte (les effets des images de tout types sont à considérer sur les filles et sur les garçons) et plurielle (non homogène, le sexe se mèle à d’autres catégories d’appartenance, éventuellement sujettes à discriminations),
  • Elle démarre tôt et finit de plus en plus tard.
  • Elle évolue dans un monde où personne ne veut vieillir, où rester jeune est un objectif pour une grande partie des adultes.
  • Enfin, elle évolue dans un monde où limage n’a jamais été aussi forte, qu’elle soit réelle ou virtuelle, authentique ou retouchée, durable ou éphémère, composée ou saisie dans l’instant, objet d’art ou de rumeur, volée, accordée ou achetée… Et surtout sur soi comme dans sa poche, sur les réseaux sociaux comme dans les abribus, sur les écrans, la presse, dans les livres, dans le métro. Partout.

Limage : Je vais me contenter de parler de limage des personnes (pour faire simple : fille, garçon, femme, homme), à partir de lhypothèse que ces représentations peuvent constituer des modèles didentification

J’ai fait un rêve, en reprenant la hiérarchie des besoins selon Maslow : il s’agit d’avoir des modèles d’identification qui nous permettent de satisfaire ces besoins.

Au delà des besoins primaires (boire, manger, dormir, se reproduire), il s’agit graduellement de :

  • Se sentir en sécurité : vivre dans un environnement où sa catégorie d’appartenance n’est pas menacée
  • Se sentir inclus ou incluse dans ses multiples appartenances dans les messages véhiculés: c’est le sentiment d’appartenance / avoir une place dans le groupe
  • Se sentir estimable: c’est le sentiment d’estime ou de reconnaissance – Avoir de la valeur : être reconnue, développer son autonomie, avoir une liberté de parole
  • Se sentir en capacité dagir et de se réaliser: prendre part aux décisions, être consulté·e et écouté·e, se former, se développer personnellement, être autonome.

La question est donc : en supposant d’une part que les images véhiculées proposent des modèles d’identification, et d’autre part qu’on s’identifie selon ses différentes appartenances, dont la catégorie de sexe, permettent-elles de satisfaire potentiellement tous ces besoins ?… Sinon, on produit potentiellement de la souffrance.

Pour ce faire, je vais vous proposer 3 angles d’analyse de l’image média que je trouve simples à mettre en œuvre : le nombre, la valeur et la diversité.

  • En nombre : quel reflet de la réalité ? Afin de prévenir le sentiment dexclusion
    • Leur nombre au global
    • Leur nombre dans le contexte (proportion femmes-hommes)
  • En valeur relative de leur place : Afin de prévenir la mésestime de soi et les rapports de domination
    • La place qu’elles ont dans le contexte
  • En diversité de situations, de trajectoires proposées : Afin de prévenir la restriction des possibilités dagir et des trajectoires de vie
    • Observer les personnes en tant que Sujet
      • Ce qu’elles font (activité, métier, rôle)
      • Ce qu’elles incarnent
      • Valeur associée au groupe de pairs
      • Ce qu’elles disent / le message qu’elles transmettent
    • Observer les personnes en tant qu’Objet
      • Comment elles paraissent (corps, vêtements, postures, regards, environnement, couleurs, ambiance…)
      • Comment elles sont regardées, jugées, évaluées
      • Comment on parle d’elles, ce qu’on dit d’elles

Puisque la table ronde s’intitule Publicité et corps : impacts sur nos jeunes, je vais évoquer un projet que nous sommes en train de mener au sein d’EgaliGone.

Nous finalisons une exposition itinérante intitulée :

Effets de la socialisation des filles et des garçons : lexemple de la mise en danger de soi.

Elle met en valeur, parmi plusieurs facteurs permettant de comprendre les conduites à risques, l’influence des images de la publicité (mais aussi de l’éducation, de l’école…) dans l’expression de ces comportements.

Les filles, plus protégeés et habituées à rester dans l’espace domestique et familial, perçoivent beaucoup plus vite le danger que les garçons. Quand elles prennent des risques, c’est dans l’espace privé et elles s’attaquent davantage à leur apparence à travers leur corps, via des troubles de comportement alimentaires. Certaines oscillent entre un désir et un refus de la féminité telle qu’elle est proposée par les médias. Le manque d’estime de soi, l’insatisfaction corporelle initiale et le besoin de reconnaissance sont bien sûr des facteurs favorisant ces conduites, qui sont aussi déclarées chez des garçons mais bien moins.

Les garçons, moins protégés et plus invités dès l’enfance et dans notre culture à prendre des risques et à investir l’espace public, prennent davantage de risques dans des contextes de socialisation (alcool, drogue) ou via un véhicule, un sport, allant jusqu’à se mettre en danger ou mettre en danger autrui sur la route. Leur corps n’est pas directement visé, ni objet de leur comportement.

Si on schématise ce que véhicule la publicité (mais aussi les médias jeunesse, clips, chansons, magazine, jeux vidéos, séries TV), on a :

Du côté des femmes :

  1. Des filles protégées dans un environnement acidulé et développant leurs compétences relationnelles
  2. Des normes corporelles qui pèsent principalement sur les femmes dès la petite enfance (avec des codes couleurs). Celles-ci semblent être au naturel en surpoids, ridées, pas bien jolies et particulièrement odorantes à différents endroits du corps, y compris les plus intimes régulièrement exposés à tout propos et partout. Les images sont retouchées et ne reflètent pas la réalité ni la diversité des corps, mais une sorte d’idéal féminin inatteignable et uniforme. Difficile de développer une bonne estime corporelle avec de tels handicaps de dé
  3. Une sexualisation des corps féminins de plus en plus tôt avec des rapports de domination évidents – Conséquences:
  4. Des situations domestiques et familiales, plus rarement professionnelles, rarement conqué

Du côté des hommes :

  1. Des garçons plus sûrs d’eux, battants et développant leurs connaissances
  2. Des hommes mis en scène dans des corps puissants ou en costume-cravate ou sportifs, en possession d’un statut d’homme libre et conquérant que leur confère la voiture et ses nombreuses options, donc son argent, et potentiellement la femme (ou plusieurs) qui va avec comme le suggèrent certaines marques.
  3. Des hommes ridiculisés dans la sphère domestique et familiale
  4. Des hommes mis en scène dans des rapports dominants, parfois violents (ex.: incitation au viol)

Quelques conséquences pour les jeunes filles :

  • Peu de projections professionnelles mais des projections vers la famille / orientation scolaire influencée par la projection dans la vie de famille
  • Une plus grande insatisfaction corporelle et la mésestime de soi
  • Un sentiment d’exclusion des sphères de pouvoir et d’une partie du monde professionnel
  • Des troubles du comportement alimentaires 10 fois plus présents que chez les garçons (cf. La dictature de la minceur / Annie Hubert et Matthieu de la barre)
  • Une plus grande négation du plaisir et de la convivialité

Conséquences pour les deux :

  • L’intégration par les femmes et les hommes d’un rapport de domination dans lequel les femmes sont des objets regardés et désirés (et les hommes des sujets regardants et désirants), cf. les publicités pour la lingerie, le parfum
  • Potentiellement des relations affectives et sexuelles inégalitaires voire violentes

Quelques conséquences pour les jeunes garçons :

  • La recherche de la puissance (pouvoir, argent, statut, sport, voiture…), de l’appartenance au « groupe des hommes » et d’un rapport de domination – avec des difficultés ou du rejet possible pour ceux qui n’y parviennent pas
  • Des conduites à risques sur la route, dans le sport et des addictions bien supérieures
  • Des projections professionnelles mais peu de projection familiale

A l’occasion de la recherche documentaire élaborée pour créer cette exposition, nous nous sommes arrêtées sur les deux industries les plus dispendieuses dans le monde en publicité : la beauté/cosmétique et les voitures. Et on a une idée du poids des stéréotypes de sexe dans les arguments publicitaires de ces deux secteurs…

Perspectives :

  • Eduquer aux médias (concours jeunesse via causette), Agir, décrypter les images, utiliser des outils pédagogiques, comme ydesfemmesmtl.org/fr/ dont le documentaire Sexy Inc sur l’hypersexualisation ou le site/blog zerocliché.com avec ses trousses pédagogiques.
  • Valoriser les marques à contre-courant, les démarches publicitaires et commerciales émancipatrices
  • Agir dans tous les domaines…

 

 

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