Membre d’EgaliGone, Chloé a lu L’égalité sous conditions de Réjane Sénac, paru en 2015 aux Presses de Sciences Po. Notes de lecture.

Couverture de L'égalité sous conditions, ed. Presses de Sciences Po
Couverture de L’égalité sous conditions, ed. Presses de Sciences Po

Avec L’Egalité sous condition – Genre, parité, diversité, Réjane Sénac se livre à une analyse particulièrement fine des mécanismes qui sous-tendent les discours actuels sur la question de la parité et de la diversité dans la société française et le monde de l’entreprise. Ce petit avant-goût de lecture vise à partager ses principales observations et à vous donner envie de vous plonger dans cet ouvrage, particulièrement éclairant.

En mobilisant de nombreux travaux, la chercheuse démontre que si la société néolibérale se réapproprie le discours égalitaire, c’est en raison d’intérêts sous-jacents qui conduisent à l’essentialisation des différences. En effet, historiquement, dans la devise républicaine adopté en1848 la notion d’égalité exclut celles et ceux qu’elle appelle les « non-frères », en référence à la fraternité républicaine, soit les « non-blancs » et les « non-hommes ».  Les femmes et personnes d’origines étrangères ont été exclues des droits civiques et de l’espace politique jusque dans la deuxième moitié du XXème siècle (p. 29).

Aujourd’hui, ces populations sont réintégrées au sein de la fraternité républicaine au nom d’une « complémentarité » supposée. Ainsi, les femmes, les personnes d’origine étrangère sont désormais acceptées en raison même de leurs prétendues différences, qui constitueraient des traits complémentaires aux attributs des hommes blancs, historiquement « frères » et « égaux ».  Réjane Sénac écrit : « Il ne s’agit pas de nier la complémentarité des sexes dans la procréation mais d’analyser le rôle central qui lui est donné dans une cosmogonie binaire et inégalitaire où le deuxième sexe complète un masculin défini comme norme et autorité. Dans un même registre biopolitique, les qualités dites naturelles et/ou culturelles associées aux non-blancs incarnent une mise en scène d’une complémentarité incompatible avec l’égalité. En transformant les facteurs d’exclusion puis de discrimination en facteurs d’inclusion, la promotion de la parité et de la diversité porte une égalité sous conditions de performance de la différence. » (p. 29-30).

Selon elle, les manifestations autour du mariage pour tous s’ancrent dans l’idée de l’illégitimité de l’Etat pour agir sur ces questions. Cet argumentaire repose sur « une conception genrée de la frontière public-privé où seule la famille est reconnue comme légitime pour transmettre aux enfants ce qui se situe sur le registre éthique de la définition du Bien » (p. 99). Cela induit une « séparation entre le Bien et le Juste », avec un « repli du Bien dans le privé » qui ne permet pas la « reconnaissance de la dimension de « justice » contenue dans l’égalité des sexes et des sexualités […et] remet en cause la légitimité de l’Etat à s’occuper non pas des questions du Bien, mais pleinement de celles du Juste » (p. 99). Dans ce cadre, l’Etat est contesté pour définir ce qui est acceptable sur le plan éthique. Or, cette posture est politique.

En effet, « l’argument central pour souligner la dimension éminemment politique des inégalités de sexe/genre est qu’elles sont constitutives de la sphère publique. Elles sont en effet structurelles aux régimes démocratiques et capitalistes fondés sur la dichotomie genrée de la sphère publique et de la sphère privée » (p. 132). Réjane Sénac montre que les inégalités s’enracinent dans des structures sociales très profondes, historiques, qui expliquent aujourd’hui les résistances aux changements : « il serait plus pertinent de parler de nos sociétés, non pas en termes de sociétés purement capitalistes, mais bien de sociétés capitalistes patriarcales et blanches » » (p. 133). La République française s’est construite au sein du système capitaliste : on retrouve donc des schèmes, des communautés d’intérêts, des principes qui ont façonné la notion d’espace public et qui demeurent vivaces.

Dans ce cadre, Réjane Sénac explique que les « non-frères », s’ils sont désormais inclus dans la fraternité républicaine et dans le monde de l’entreprise notamment – donc dans l’espace public – le sont à la condition qu’illes contribuent de manière particulière, grâce à leurs différences, au succès économique et politique du projet néolibéral. La parité, la mixité, en clair, l’acceptation des femmes et des personnes racialisées dans la sphère publique est sous-tendue non par une ouverture de la fraternité républicaine à ces « minorités » mais par une approche néo-libérale qui n’autorise cette évolution qu’à la condition qu’elle soit source de performance. Ces personnes ne sont acceptables que parce que et si elles contribuent, de par leurs attributs supposément propres, à l’activité économique et sociale. « L’assignation des discriminés à une mixité, racialisée ou sexuée, performante incarne l’avènement d’une égalité néolibérale néo-essentialiste, source d’enfermement » (p. 183).

 

Réjane Sénac, L’Egalité sous condition – Genre, parité, diversité, 2015, Les presses de Sciences Po

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