Karine Bertand, membre d’EgaliGone, a lu le dernier livre d’Isabelle Collet publié aux éditions Belin ce mois-ci. Compte-rendu.

Isabelle COLLET, L'école apprend-elle l'égalité des sexes ?, Belin, Coll. Egale à égal, Février 2016

Impossible de passer à côté d’un petit bouquin qui se termine par cette phrase : « nous pouvons changer le monde ». Isabelle Collet, universitaire et enseignante notamment auprès des futur-e-s professionnel-le-s de l’école à Genève (et soutien de l’Institut Egaligone!) tente de répondre à la question : l’école apprend-elle l’égalité des sexes ? avec pour sous-titre « pour battre en brèche les inégalités à l’école », histoire d’annoncer le programme : on ne va pas s’en tenir uniquement au constat – non, l’école ne distille pas une culture égalitaire, l’ignorait-on encore ? – puisque l’auteure nous propose dans cet ouvrage de « battre en brèche les idées reçues et affirmations arbitraires sur les différences supposées d’aptitudes scolaires entre les sexes », d’observer « les points de vigilance » et « les pistes » pour construire une égalité réelle, termes ô combien prisés au plus haut niveau de l’Etat ces derniers temps…

La volonté de partager plus de 40 ans de recherche

L’essai adopte une construction en 7 chapitres courts qui abordent les grandes questions qui agitent- ou qui devraient agiter- l’école face à l’égalité des sexes. Les concepts de base sont très simplement expliqués tels la menace du stéréotype, le genre, l’effet Pygmalion. Les spécialistes n’apprendront rien car ce n’est pas à elles ni à eux que l’ouvrage est destiné, mais à tou-te-s les adultes qui sentiront, parfois confusément, qu’il doit bien se trouver un autre éclairage sur la violence dans la cour de récré ou qui auront à cœur de participer plus largement à cet idéal républicain d’égalité, mis à mal par la question économique et sociale. Et c’est à l’intérieur de cette question que s’inscrit celle de l’égalité des sexes dans la société, donc dans l’école.

L’égalité des sexes : un principe républicain à réaliser enfin…

La posture n’est pas idéologique, elle est professionnelle : travailler à l’égalité, c’est répondre à l’objectif républicain assigné à l’école qui est de rendre les enfants, futur-e-s citoyen-ne-s, autonomes et libres de leurs choix. Mais comment être libres quand tout nous dicte comment devenir un garçon, comment devenir une fille puis plus tard un homme et une femme ? Car il s’agit bien de l’émancipation des deux sexes dans cette quête d’égalité : le poids des normes pèse sur tout le monde et les souffrances qui en découlent pour un certain nombre d’enfants, d’adolescent-e-s puis d’adultes méritent qu’on s’attarde et qu’on interroge ces rôles de sexe.

…et une question de culture

L’auteure, enseignante elle-même, ne préconise pas une énième « éducation à » , à laquelle la question de l’égalité des sexes est souvent

Equipe de foot junior mixte
CC by Soccer – Army Youth Sports and Fitness – CYSS – Camp Humphreys, South Korea, 2011

assimilée, à tort; il ne s’agit en effet pas d’un phénomène lié aux circonstances : l’égalité des sexes, affirmée à maintes reprises par la loi, n’a encore jamais été réalisée. Cette éducation égalitaire s’applique à tous les aspects de l’école : avons-nous une explication sur le fait que les filles sont meilleures que les garçons en français ? L’argument de la nature est depuis longtemps éculé : quand le prestige scolaire résidait dans les Humanités, les garçons étaient réputés s’en sortir très bien. Donc si ça n’est pas du ressort de la nature ?…Quels processus sont à l’oeuvre dans ce phénomène mouvant? Pourquoi la cour, quelle que soit sa grandeur, est occupée principalement par les jeux des garçons? Pourquoi sont-ils également les plus punis? Et pourquoi les filles ne prennent-elles pas, ou quasiment pas, la parole en classe sans en avoir auparavant reçu l’autorisation? Ces attitudes ont évidemment un retentissement sur les vies d’adultes : est-il encore nécessaire de rappeler que les femmes, à expérience et poste égaux, gagnent moins que les hommes? Ou que les hommes se suicident plus que les femmes ? Peut-être serait-il judicieux de nous interroger sur nos propres représentations et de les confronter au réel ? Soulignons qu’à propos de l’opposition nature/culture, le paragraphe sur les chimpanzés vs les bonobos est particulièrement savoureux, et très éclairant !

Et que peuvent les professeur-e-s?

C’est une lapalissade de dire que le corps enseignant est constitué d’hommes et de femmes. Et pourtant, c’est loin d’être un détail : nous appartenons toutes et tous à ce système qui dicte les normes, que avons toutes et tous intégrées le plus souvent à notre insu, et qui hiérarchise le masculin et le féminin (devinez lequel des deux est considéré comme supérieur…).

Les enseignant-e-s peuvent par exemple prendre garde à leur usage de la langue, qui offre une excellente illustration de cette hiérarchie. Isabelle Collet cite notamment un essai qui a fait parler de lui il y a peu, écrit par Eliane Viennot et qui s’intitule Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! On y redécouvre par exemple que N. Beauzée, dans sa Grammaire générale de 1767 a écrit : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle », ce qui explique que la règle de proximité visible dans cet extrait de Racine « Ces trois jours et ces trois nuits entières » ait été abandonnée, comme l’ont été les termes de « autrice », d’ « inventrice » ou de « médecine » couramment en usage jusqu’au XVIIIème siècle. Quand on sait cela, comment continuer à faire comme si la règle était immuable ? Est-il si difficile de remplacer la rengaine « le masculin l’emporte » par « les pluriels mixtes s’accordent au masculin » ? Pour celles et ceux qui considéreraient cela comme des détails, pourquoi ces mêmes personnes ne tolèrent-elles pas les insultes racistes qui peuvent surgir dans une classe ? Précisément parce qu’on sait que la langue véhicule des valeurs, celles notamment sur le féminin et le masculin.

Les professeur-e-s peuvent également choisir les manuels en gardant à l’esprit ce souci d’égalité.

L’auteure rappelle que les manuels sont des outils didactiques mais qu’ils doivent être en cohérence avec les valeurs de la République. Or, nombre de manuels sont sexistes, carrément ! Y compris ceux qu’on ne soupçonne pas comme les manuels de mathématiques, où les scientifiques femmes sont absentes, ou assistantes de leur mari…Il nous appartient d’en faire un « point de vigilance », dont l’auteure parle dans son avant-propos.

A nous d’utiliser la pléthore d’outils cités dans ce passionnant petit essai, qui paraît dans une collection récente de Belin, « Egale à égal », très bien conçue et peu chère (ce qui ne gâte rien) si nous voulons, nous aussi, changer le monde.

Karine Bertrand

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