« Papillons roses et poisson rouge », un album d’Isabelle Carrier

Papillons roses et poisson rouge aborde les violences sexuelles exercées dans une famille ordinaire, par un proche qui a la totale confiance des parents de l’enfant.

Par Violaine Dutrop.

En faisant une recherche sur l’édition lyonnaise, je découvre il y a quelque temps une toute nouvelle maison : les Éditions Désirée, avec sa collection Pépin, pour la jeunesse. Isabelle Carrier s’est lancée la première dans l’aventure, avec l’album Papillons roses et poisson rouge. Elle a également reçu une bourse d’écriture de la Région et de la DRAC.

Je connaissais son travail graphique et poétique à travers La petite casserole d’Anatole, qui faisait partie de la bibliothèque de mes enfants.

L’autrice y parlait avec une grande délicatesse du handicap du point de vue d’un enfant et de sa difficile acceptation. La première fois que je l’ai lu, j’ai élargi l’interprétation de cette casserole aux traumas, aux violences vécues, à ce qu’on garde en soi ensuite et qui sera toujours là, il nous faudra bien composer avec, comme avec des handicaps pérennes.

Je souscris aussitôt au projet, il est encore en train de se faire. Papillons roses et poisson rouge aborde clairement les violences sexuelles exercées dans une famille ordinaire, par un proche qui bénéficie de la totale confiance des parents de l’enfant. Quand je reçois l’album dans ma boite aux lettres, je me plonge dans cette histoire qui dit tout sans paroles, à part les titres des séquences. Elle dit tout de la stratégie de mise en confiance de l’agresseur, ce « magicien » capable de créer des « papillons roses », beaucoup de papillons, de plus en plus. Elle dit l’isolement peu à peu créé dans ce tête-à-tête toujours plus gênant, avec cette tête de l’adulte qui devient de plus en plus rouge tandis qu’apparaît la grande tâche noire au sol, comme un étang. L’adulte se déshabille, oh il devient peu à peu un plus gros poisson qui plonge dans l’étang noir et appelle l’enfant à le rejoindre à coups de petits papillons. Mais l’enfant se cache. Puis timidement l’enfant met un pied dans l’eau parce que l’adulte a plongé, a disparu, quand il sort sa tête de l’étang elle est devenue géante et terrifiante. Le gros poisson l’appelle mais l’enfant se cache les yeux puis s’enfuit jusqu’à se réfugier au fond de son lit. Nous sommes au milieu de l’album.

Dans la deuxième partie de l’histoire, l’enfant sera poursuivi·e dans tout son quotidien par les traces noires, la tache noire laissée par l’étang : dans la salle de bain, dans son lit, à table, à l’école. Les parents ne voient rien d’abord. Puis l’homme revient. Et enfin, la mère perçoit les traces noires, s’inquiète, implique le père. Les parents tapent ensemble à la porte de la chambre, de l’univers de l’enfant, et remontent les traces jusqu’à voir le terrifiant poisson géant plongé dans l’étang, tenant l’enfant minuscule dans ses mains de poisson. Les parents s’insurgent, extraient l’enfant, mettent l’homme à la porte de la maison pour toujours.

Viennent alors les deux seules phrases de l’album, celles qui rassurent, qui protègent l’enfant placé devant un livre entre ses deux parents :

– Maman, papa, il est parti pour toujours le poisson rouge ?

– Oui, rassure-toi, il ne peut plus revenir.

J’ai beaucoup aimé cet album. Le trait à la fois simple et poétique de l’autrice place l’agression dans le registre de l’ordinaire. L’allégorie de l’étang noir et celle des traces de pas fonctionnent très bien. La colle, la noirceur, le goudron, l’eau profonde et sale… Le fait qu’il n’y a pas de texte mais que la mère parvienne, au bout d’un moment, à voir les traces suggère le silence dans lequel se trouve l’enfant, mais aussi toutes les familles. En même temps, ce choix du non verbal montre comment d’autres langages se substituent à la parole, à nous de les saisir, de les interpréter.