Il arrive régulièrement que, lors d’une action de formation, une personne du groupe demande si « on ne va pas aller jusqu’au féminisme quand-même ? », ou bien dise « je ne suis pas féministe mais… ». Alors nous démarrons une discussion sur les représentations du féminisme dans le groupe. Et ce mot, cette étiquette, fait régulièrement peur à une partie du groupe.

La définition de Wikipedia est assez intéressante pour être rappelée ici : « Le féminisme est un ensemble de mouvements et d’idées politiquesphilosophiques et sociales, qui partagent un but commun : définir, établir et atteindre l’égalité politique, économique, culturelle, personnelle, sociale et juridique entre les femmes et les hommes. Le féminisme a donc pour objectif d’abolir, dans ces différents domaines, les inégalités homme-femme dont les femmes sont les principales victimes, et ainsi de promouvoir les droits des femmes dans la société civile et dans la sphère privée. »

Nous avons demandé à Florence Françon, titulaire d’un Master 2 professionnel EGALITES, Université Lumière Lyon 2, Août 2013, l’autorisation de publier un extrait de son mémoire intitulé « La récente prise en compte des enjeux de la promotion de l’égalité entre les filles et les garçons : quels processus et quels moyens d’action ? ». En effet, elle y retrace simplement et utilement les différentes approches des mouvements féministes pour atteindre ce but.


«  Lorsque l’on s’intéresse à la situation des filles et des garçons, des femmes et des hommes, il importe de prendre en compte la façon dont les différents courants féministes appréhendent la différence des sexes ainsi que la définition de l’égalité qu’ils défendent. En effet, selon Christine Delphy (L’Ennemi principal Tome 2. Syllepses, 2009), les revendications féministes en termes d’égalité ne revêtent pas les mêmes significations en fonction du courant dans lequel elles s’inscrivent.

  • Ainsi, pour le courant essentialiste, défendu notamment par Antoinette Fouque, Annie Leclerc ou Hélène Cixous, les différences entre les sexes sont biologiques, donc immuables et surtout « essentielles ». Dès lors, les théoricien·ne·s de ce courant prônent une égalité entre la valeur accordée à l’ « essence » féminine et celle attribuée à l’ « essence » masculine qui est socialement dominante et surévaluée. Il leur importe ainsi de trouver une « équivalence » (Delphy, 2009) dans le système du droit pour que les valeurs féminines soient autant reconnues et valorisées que celles des hommes, ce qui permettrait de détruire la hiérarchie entre les sexes afin que les femmes se réalisent complètement.
  • À l’inverse, pour les représentant·e·s des courants constructiviste et queer, les différences entre les femmes et les hommes proviennent d’une construction sociale qui permet de justifier la bi-catégorisation constante de la population grâce à une généralisation des goûts, des comportements, des rôles, etc., de tou·te·s les membres de chacun des deux groupes de sexe.
    • Le courant constructiviste, défendu, entre autres, par la philosophe Elisabeth Badinter ou l’anthropologue Françoise Héritier, souhaite donc une déconstruction des catégories pour penser les variations individuelles et non plus les généraliser à des groupes. Ce courant explique la détermination des rôles sociaux des femmes et des hommes par leurs différences biologiques, qui ne sont pas déconstruites. Ces différences déterminent ainsi des places sociales diversifiées et inégales, en défaveur des femmes ; voilà pourquoi le système de droit doit se fonder sur l’ « équité » (Delphy, 2009), c’est-à-dire le principe de « discrimination positive » afin de compenser les inégalités naturelles et inévitables du fait d’être une femme ou un homme. Par exemple, le droit devrait être pensé de façon à compenser l’inégalité que subissent les femmes pendant leur grossesse car elles doivent cesser de travailler pendant un certain temps. Le principe est alors de « compenser » mais pas d’ « éradiquer » les causes des inégalités.
    • C’est ce que souhaite le courant matérialiste, dans lequel s’inscrivent les sociologues Christine Delphy et Colette Guillaumin ou encore l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu. Ce courant défend l’idée que les structures conditionnent notamment les pratiques et les goûts des individu·e·s. Il est issu du courant constructiviste, mais s’en détache par son approche du corps. En effet, pour ses théoricien·ne·s, même le biologique se construit socialement : les variations anatomiques représentent une construction sociale quand elles deviennent un facteur de catégorisation. Enfin, le sexe n’étant qu’un critère physique individuel parmi d’autres, il s’avère infondé qu’il intervienne dans l’attribution sociale de places et de rôles. Ce courant revendique donc l’instauration de l’ « égalité » (Delphy, 2009) en tant que réalité formelle et réelle, c’est-à-dire mesurable par des critères concrets, comme le niveau de rémunération, la place dans l’échelle sociale, etc. Un droit universel doit ainsi être mis en place afin d’éliminer toutes les sources des inégalités dont notamment l’existence de critères physiques.
    • Le courant queer, défendu par la philosophe Judith Butler par exemple, prône pour sa part la transgression des catégories de sexe, dont les frontières seraient poreuses, pour revendiquer la multiplicité des réalités et des situations vécues en termes de rapports sociaux de sexe et de sexualité. Le sexe, comme le genre, sont considérés comme fictifs et performatifs par leur caractère itératif (Butler, J. Trouble dans le genre. La Découverte, 2005). Ainsi, les assignations identitaires constantes dans le processus langagier – par le choix du prénom ou et les phénomènes d’accords notamment, performent le genre, c’est-à-dire qu’elles finissent pas le rendre conforme à ce qu’elles désignent en rappelant systématiquement à l’enfant puis à l’individu·e qu’il·elle est une fille ou un garçon, une femme ou un homme. »
Pour aller plus loin :

Badinter, Elisabeth, 1982, L’amour en plus. Histoire de l’amour maternel. XVIIe XIXe siècle. Paris : Le livre de Poche.

Butler Judith, 2005, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, Paris : La Découverte.

Delphy Christine, 2009, « Égalité, équivalence et équité », L’Ennemi principal. Tome 2 : Penser le genre, Paris : Editions Syllepse.

Héritier, Françoise, 1996. Masculin-Féminin : La pensée de la différence.Paris : Odile Jacob

 

 

 

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