Questions préparées par Marion Erouart.

A l’occasion de la publication de ses deux premiers livres en juin 2021, nous avons interviewé Violaine Dutrop, présidente et fondatrice de L’institut EgaliGone, mais aussi autrice du blog « A propos de tout et jamais de rien ».

Peux-tu te présenter rapidement ?

J’ai créé L’institut EgaliGone il y a 10 ans après trois maternités et quinze ans d’expérience en tant que salariée dans une grande entreprise industrielle. Suite à des difficultés dans l’exercice simultané de mes différents rôles sociaux, j’ai repris mes études en 2007 pour m’intéresser à l’articulation des temps de vie. J’ai voulu questionner la façon dont la société prescrit des rôles sociaux, qui ne sont pas investis de la même façon par les hommes et par les femmes. Après ce travail juridique et sociologique, j’ai décidé de réorienter ma vie professionnelle vers la formation pour adultes et de créer EgaliGone. L’objectif était de modifier la socialisation des enfants afin que le monde du travail soit aidé, dans sa transformation vers l’égalité professionnelle, par un monde scolaire, éducatif, familial qui favoriserait des choix de vie sans rôle de sexe, en désexuant les rôles.

La socialisation de mes enfants a été un élément important dans mon parcours. Indépendamment de ce qui se passait chez moi, qui était déjà assez avancé en termes d’égalité des sexes même si ce n’était pas optimal, mes enfants étaient socialisées à devenir de vraies petites filles modèles. C’est-à-dire à aimer, développer des goûts, attitudes, comportements, qui étaient très sexués, très genrés, avec des attentes partout, à la crèche, à l’école, dans la famille élargie, à la télévision, dans les appels à acheter des jouets… C’était permanent et j’étais catastrophée.

Par ailleurs, en plus de mes engagements et actions au sein d’EgaliGone, j’ai créé une structure en autoentreprise. Je forme des publics variés à questionner leurs pratiques professionnelles dans la perspective de l’égalité des sexes.

Tu m’as dit qu’il y avait deux livres en préparation, pourquoi as-tu souhaité écrire au départ ?

Il y a à peu près trois ans, j’ai observé que le matériau principal de mes interventions variées n’était pas seulement constitué de savoirs sur le genre, de lectures, de concepts. J’étais très prolixe dans l’apport d’anecdotes et de situations personnelles ou recueillies par ci par là et, dans l’ensemble des formations que j’anime, je recueille de nombreux témoignages. C’est le premier point qui m’a interrogée. Le livre « On ne nait pas soumise on le devient » écrit par Manon Garcia, qui est une analyse critique du travail de Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe, souligne la primauté des vécus du quotidien dans sa démontration. Sa récente lecture m’a renvoyée à ce que je fais très souvent, c’est-à-dire dire la vie, raconter des histoires réelles, pour mieux voir et explorer ce qui se passe de manière systémique. Cette expérience du récit comme donnée d’entrée du travail de formation et de prise de conscience collective ou individuelle est très importante dans ma pratique de la transmission.

La deuxième chose dont je me suis rendu compte, c’est que les espaces que j’avais investis, professionnels ou associatifs, pour parler d’égalité des sexes et la faire avancer n’étaient pas suffisants. J’avais besoin d’une introspection, d’un travail personnel pour retracer mon évolution émotionnelle sur les questions de genre et sur le chemin vers l’égalité des sexes. Mes moyens d’expression devaient s’étendre, augmenter. J’aurais pu retracer ce chemin de façon orale ou bien suivre une psychothérapie, mais j’avais besoin de passer par l’écriture. D’abord parce que j’ai énormément écrit (ou plutôt rédigé !) de tous temps (rapports d’activité, articles, mémoires, rapports de stages, rapport stratégiques, etc.). J’aime écrire, j’ai toujours aimé ! Mais là, j’avais envie d’écrire librement, sans commande et intuitivement. Je me suis octroyé un espace de liberté. Une autorisation à moi-même. Ce besoin est venu de la multitude d’indignations que j’ai engrangées depuis toujours, depuis ma vie d’enfant. J’ai trouvé dans le récit très court une forme d’écriture qui me convient parfaitement, qui me parait extrêmement libre. Donc j’ai commencé par cette forme-là. Après l’écriture de quelques récits, j’ai pris conscience que ce qui m’animait c’était l’envie de changer le monde avec un médium plus personnel, complémentaire à ce que je vis par ailleurs comme une expérience collective. Je me suis dit «  Ne te dis pas qu’un jour tu seras lue… Tu as envie d’écrire, alors écris ». Ce qu’on fait à EgaliGone et mon travail de formatrice conseil dans des entreprises ou des collectivités publiques ne me permettent pas de placer quelque chose de l’ordre de la revendication, donc ce médium m’a permis de travailler mes messages, mes envies de changement social, sous une forme revendicative personnelle. En attendant les réponses des maisons d’édition, j’ai commencé à publier mes récits dans un blog pendant le confinement de 2020 pour tester leur perception.

Justement, ces livres, ils parlent de quoi ?

Au départ, j’ai écrit des récits autour des accouchements, puis j’ai rassemblé des expériences sur la parentalité différenciée. J’ai partagé ces textes avec plusieurs personnes et j’ai réalisé que de me mettre à place de mon mari par exemple pouvait être intéressant. J’ai donc fait l’exercice d’écrire à sa place, de me mettre en empathie avec lui à partir de la place qui lui est réservée dans la société, en tant que père. J’ai rassemblé des situations que j’avais vécues ou qu’on m’avait racontées sur la jeune parentalité et sur l’exercice de tous ces rôles quand on est parents. ça m’a fait beaucoup de bien d’écrire d’abord sur le sujet qui me tient à cœur depuis longtemps : la place des hommes dans la parentalité, qui n’est aujourd’hui absolument pas la même que celles des femmes dans notre société. La mise en récit m’a amenée à réfléchir à un argumentaire pour une mesure qui me semble indispensable depuis plusieurs années : un congé paternité, un congé deuxième parent, permettant que femmes et hommes soient à égalité dans la parentalité et dans la vie professionnelle, puisque tout est imbriqué. Même si ça ne suffira pas, c’est un point clé.

Et il y a effectivement deux livres, car après quelques mois de démarchage auprès de maisons d’édition j’ai eu plusieurs propositions. J’en ai retenu une qui m’a semblé vraiment intéressante parce que l’ouvrage intégrait une collection pour un monde meilleur. C’était un vrai défi puisque, pour répondre à la ligne éditoriale des Editions du Faubourg, je devais reprendre tout mon argument et l’approfondir pour écrire un livre politique synthétique dans lequel mes textes narratifs initiaux n’avaient plus leur place en l’état. Quelques semaines après mon engagement avec cette maison d’édition, j’ai eu une seconde proposition, qui m’a conduite au contraire à m’appuyer sur mes premiers récits et à les compléter, dans une perspective beaucoup plus large que la parentalité égalitaire.

Ces deux textes sont extrêmement différents : le premier s’appelle « Maternité, paternité, parité » ; c’est un plaidoyer pour une parentalité sociale équivalente dès le projet d’enfant, quel que soit le sexe du parent. Il est très court et vise un changement social par la mise en place d’une mesure phare et de mesures d’accompagnement pragmatiques.

Les trois premiers ouvrages de la collection “Les nouveaux possibles” des Editions du Faubourg

Le second s’appuie sur une soixantaine d’histoires courtes qui abordent les rapports de genre en général. Donc, en plus de la question parentale, on a aussi le rapport au corps, l’espace public, les violences au travail, l’invisibilité dans la langue, etc. Différents sujets sont abordés mais sans l’être de façon académique ou sachante, même si je propose quelques clés de compréhension et le partage de mes lectures pour que le lecteur ou la lectrice m’accompagne dans mes questionnements. C’est un livre plutôt intime, de partage d’un chemin de réflexion à partir de situations vécues, certaines captées autour de moi, les autres étant miennes. Il se prolonge par une partie ouverte, que j’ai appelée « digressions utiles » et qui propose des pistes de réflexion et de solutions pour qu’on avance effectivement vers l’égalité des sexes. Mais c’est dans le premier ouvrage que je développe la question de la paternité ou du moins de la parentalité.

Ces deux livres ont très complémentaires.

Comment s’appelle ce deuxième livre ? Et quand paraissent-ils ?

Ce deuxième ouvrage s’appelle : « Le pouvoir insidieux du genre, histoires courtes qui en disent long », chez Libre & Solidaire. Il sort fin juin, tandis que le 1er parait le 3 juin.

A qui s’adressent ces livres ?

Les deux visent le grand public mais le premier vise surtout des personnes qui ont besoin ou envie de se documenter, de comprendre les enjeux et de se doter en arguments. Il s’agit d’un format court et instructif, comme un  « Que sais-je ? » qui se doublerait d’un plaidoyer. Il y a des chiffres, de données historiques, des constats, des objections et des arguments et bien sûr des propositions ! Il vise à la fois le monde médiatique, politique et l’opinion publique. Il s’agit de proposer un changement social, grâce à une mesure simple d’accès qui devrait permettre un bouleversement de l’ordre actuel.

Le deuxième est un livre plus long, qui doit faire trois ou quatre fois le premier en volume. Ce n’est pas un livre de revendication, même s’il contient des propositions. Il propose de cheminer. J’espère qu’il permettra des prises de conscience et d’agrandir la communauté de personnes qui ont envie d’un monde plus juste, ouvertes à une remise en question de l’ordre social, mais à leur rythme. Je propose dans cet ouvrage un accompagnement des questionnements par l’expérience personnelle partagée.

Du coup, tu souhaites que ça fasse réfléchir les gens ? que ça les fasse bouger ?

Je dirais que le premier vise une mobilisation, le deuxième vise l’ouverture du regard. C’est un mouvement assez différent, qui peut avoir lieu chez la même personne mais répondant à deux recherches distinctes. Les dernières relectrices du second livre étaient des jeunes adultes. J’ai trouvé leur regard nécessaire parce que j’ai toujours l’impression que le mien peut être obsolète sur certains sujets, même si on n’avance pas suffisamment vite (certaines choses avancent malgré tout, notamment depuis Metoo…). Leur retour m’a confirmé que les jeunes générations sont aussi mon public. Et puis si un congé paternité ambitieux se met en place, c’est plutôt pour les générations qui arrivent !

Tu parles de jeunes adultes, est-ce que tes livres sont vulgarisés ou doit-on déjà avoir des connaissances pour les lire ?

Je les ai écrits dans la perspective d’être lue par toute personne qui n’a jamais ouvert un livre de connaissances en genre ou un livre féministe. Mon idée est de rendre accessible une partie de ce que j’ai appris et surtout de partager ma route, pourquoi j’en suis arrivée à réfléchir de telle ou telle façon. Donc c’est, je l’espère accessible. Aussi, le premier livre a vocation à être lu dans tous les sens, les chapitres peuvent être lus indépendamment les uns des autres, on est dans une logique multi-entrées.

Pourquoi cibler le congé paternité ?

Dès que les personnes se mettent en couple hétérosexuel, norme largement répandue dans la société, les rôles de sexe s’accentuent. Les écarts de trajectoire se creusent au moment du premier enfant jusqu’à devenir énormes à partir du troisième enfant. Les femmes s’éloignent du travail, prennent en charge la parentalité et la majorité des tâches domestiques. Les hommes eux ne modifient pas leur place au travail ou dans la société, en devenant parent. Au contraire, ils sont favorisés par la situation parentale. Plus un homme a d’enfants, plus son salaire augmente. Deux points clés sont intéressants à souligner : une femme change à peu près cinq fois plus de situation professionnelle quand elle a des enfants (temps de travail, métier, localisation, etc.), ce qui représente une femme sur deux pour un homme sur dix. Les effets en termes de revenu sont importants, et c’est le deuxième point clé : les écarts de rémunération sont en faveur des hommes avec enfants. La place différenciée des femmes et des hommes dans la parentalité est une cause majeure des écarts de revenu entre les sexes. Il y a aussi bien d’autres raisons de mettre en place un congé paternité équivalent au congé maternité, qui bénéficierait au moins aux pères, aux mères et aux enfants !

Je voudrais aussi préciser que je ne suis pas la première à considérer cet élément. Des associations qui travaillent sur cela, ça ne concerne pas que moi. D’ailleurs fin 2020 je me suis rapprochée de l’association Parents et féministes, le 11 mai on va faire un échange de contenus et de points de vue sur le congé paternité avec la présidente et fondatrice de Parents et féministes. C’est une association qui a notamment oeuvré pour revendiquer un congé paternité plus long et qui a contribué à obtenir une avancée. Ma proposition dépasse ce qui est prévu, puisque le 1er juillet le congé paternité, en passant à un mois, va être seulement doublé. Mon livre va sortir un mois avant cette mise en place.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

D’abord j’aimerais que cette mesure, même sous des formes adaptées, mais avec une ambition très forte, soit mise en œuvre et fasse l’objet d’un débat public, qu’elle soit un enjeu de société compris par tout le monde. C’est un vrai changement de paradigme qu’il nous faut et que je ne suis pas la seule à défendre. Une mesure simple, accessible, pourrait changer positivement beaucoup de choses, à commencer par produire plus d’égalité entre les sexes. Mon premier souhait concerne donc la réalisation de ce rêve. L’autre est à plus court terme : un relais large et une compréhension de ma démarche. Qu’on comprenne et qu’on accepte les écueils éventuels de mes réflexions, une démarche de respect du travail fourni et de mon envie de partager. C’est une nouvelle manière de partager sur ces questions pour moi.

En attendant début juin, est-ce que tu as un livre à nous conseiller ?

Je dirais Se défendre d’Elsa Dorlin, elle a une approche sur le dirty care très intéressante ! Cela peut être traduit par « soin sale », le comportement qui consiste à ne pas prendre soin de soi, mais de bien connaitre, en tant que personne appartenant à un groupe opprimé, le groupe oppresseur potentiel, d’anticiper ses réactions de telle sorte que ça occupe tout son esprit, ce qui conduit à l’invisibilisation, à l’oubli de soi. Et en roman récent, ce serait Betty, de Tiffany McDaniel.

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