2014-10-15 Danse avec les genresLe 19 septembre 2014, le Labo junior GenERe de l’ENS de Lyon organisait une journée d’études sur le thème « Danse avec les genres« . A cette occasion, une table ronde s’intitulait « Genre et apprentissage de la danse« . Geneviève Cogérino (PU STAPS, CRIS Lyon I) y est intervenue sur Le facteur du genre dans l’enseignement de la danse en EPS. Elle a centré sa communication sur des expérimentations qui montrent comment les normes de genre se transmettent et les stéréotypes viennent interférer dans les projets l’EPS. Sa communication est synthétisée ci-dessous.

Geneviève Cogérino indique tout d’abord que les travaux de Sylvia Faure et Marie-Carmen Garcia montrent que le cirque est une voie d’évitement de la danse pour pas mal d’enseignant·e·s.

3 facteurs influencent aujourd’hui sur le choix et pratiques des enseignant·e·s :

  • La mixité est présente, sauf en lycée professionnel ou de fait certaines classes ne le sont pas.
  • Le sport est un monde masculin : le défi, la compétition, la résistance, la force… ont une connotation masculine. Et les programmes scolaires s’appuient plus sur des pratiques sportives qu’artistiques.
  • Les enseignant·e·s d’EPS sont majoritairement des hommes et souvent encore compétiteurs. La plupart n’ont pas reçu de formation pour enseigner la danse.

Si l’enseignement de la danse, dont celui de la Gymnastique Rythmique, est dans les programmes, il est très faible en réalité, puisqu’il représente 1 à 2% des enseignements sportifs et artistiques à l’école. Et le plus souvent, il est pris en charge par des enseignantes. Cela amène les élèves, en formation initiale, à un maximum de 20 heures de pratique danse reçues, ce qui est très, très, mince…

Pour mémoire, le genre est une construction sociale, qui passe par des vecteurs et des agents, que toutes les personnes ne vont pas les intégrer. Geneviève Cogérino rappelle qu’il y a donc dans les faits DES masculinités et DES féminités. Ce qui va faire l’objet de discussion, ce sont donc les rôles de sexe dont l’empreinte est plus ou moins marquée chez les individu·e·s. En effet, il ne suffit pas de parler des hommes ou des femmes comme si deux catégories homogènes existaient (ce serait trop général).

Différentes études ont été menées :

  • A propos des interactions entre enseignant·e·s et élèves et concernant les tours de parole, il est constaté que les enseignant·e·s ne parlent pas des mêmes thèmes ni de la même façon aux filles et aux garçons.
  • Sur les représentations
  • Sur les objets d’enseignements

Benoîte Trottin a privilégié une approche descriptive des interactions verbales et montre – mais ce n’est pas nouveau – que les interactions varient selon le sexe.

Par ailleurs, il est constaté, sans surprise et c’est dépitant, que les élèves perçu·e·s comme séduisant·e·s ont plus d’interactions avec leurs pairs et avec les enseignant·e·s.

Concernant la danse, les enseignant·e·s gèrent difficilement le fait que l’attractivité de la danse soit perçue différemment en fonction du sexe des élèves. Ils·elles sont en effet persuadé·e·s que la mixité est une très bonne chose, or les élèves ne sont pas du tout convaincu·e·s de cela. La danse se révèle être un milieu de ségrégation où les élèves sont ensemble, mais séparé·e·s par sexe.

Une recherche de Carine Guérandel, publiée récemment (L’apprentissage de la danse en collège ZEP à l’épreuve du genre, STAPS, 2013/4 n°102) montre que les dispositions incorporées socialement sont en conflit avec les normes scolaires de mixité et d’égalité. On demande en effet aux garçons d’être dominants : ils doivent s’afficher comme virils, donc hétérosexuels. C’est le gage du maintien de leur réputation, pour ne pas être exclu de leur groupe de pairs. Quant aux filles, il leur faut également garder leur réputation, ce qui signifie qu’elles doivent éviter les rapprochements avec l’autre sexe. Les conséquences en activité danse sont manifestes :

  • Les élèves s’évertuent à se maintenir à distance de l’autre sexe :
  • Les élèves adoptent des techniques corporelles conformes à ses normes de sexe (filles : grâce, beauté, refus d’écarter les jambes ; garçons : force et performances acrobatiques, refus des postures ambigües, refus d’être dos à ou de toucher un autre garçon…)
  • Les sous-groupes ne correspondant pas aux normes de sexe se retrouvent particulièrement en difficulté.

Les enseignant·e·s, face à ces réactions des élèves, adoptent trois types de positionnements différents :

  • Les « naturalistes » vont renforcer les rapports sociaux de sexe conduisant à la séparation, par exemple en démixant les classes, ou bien en proposant des techniques gestuelles spécifiques (lenteur, ondulations, esthétisation gestuelle…).
  • Les « égalitaristes » font avec la co-présence des filles et des garçons, dans un enseignement pensé comme égalitaire, ignorant les braconnages exercés par les élèves.
  • Les « culturalistes » sont sensibilisé·e·s aux thématiques du genre mais peuvent avoir une vision binaire Masculin/Féminin (comme des groupes homogènes) : c’est l’introduction du hip hop, parce qu’on pense que cela plaira aux garçons.

Michelle Coltice (voir bibliographie) a créé une double grille d’analyse (motricité, sensibilité, sociabilité, intelligibilité) permettant la prise en compte de la spécificité de la danse. La méthode proposée est l’auto-confrontation via une vidéo. Son travail montre que ce à quoi est sensible un·e enseignant·e peut être très en écart avec ce qui est enseigné en réalité.

L’observation des pratiques de hip hop en EPS en milieu populaire a fait l’objet de travaux de la part de S. Faure et M.C. Garcia. Elles montrent que le hip hop est une danse masculine car c’est d’abord une danse de défi. Cependant ses techniques et ses localisations sont genrées (la position debout est davantage féminine par exemple). Des enseignant·e·s introduisent le hip hop en voulant dépasser la représentation de la danse, mais les garçons se débrouillent pour détourner leurs propositions, en se lançant dans des défis. Malheureusement les enseignant·e·s observé·e·s ne protestent pas. Leur tolérance est plus grande à ces actes des garçons qu’à la passivité des filles, qui se retrouvent à applaudir les performances des garçons. L’étude par questionnaire montre que les filles se démarquent en valorisant la musique et la posture debout, tandis que les garçons s’inscrivent dans des défis, des battles.

Le constat est tristement identique dans le cirque, qui permet de réinvestir des savoir-faire de gymnastique et implique une scénographie. Les enseignant·e·s le proposent de plus en plus aux élèves à la place de la danse contemporaine. Cependant, la notion de performance est au centre et le but premier des enseignant·e·s est toujours de plaire aux garçons. Ils·elles veulent les faire renouer avec le rêve scolaire et pensent que la mixité va être renforcée. Les études montrent qu’en réalité cela ne fonctionne pas ainsi.

D’après ces travaux, il s’avère qu’avec les choix pédagogiques actuels, « le tous ensemble n’est pas forcément efficace. » (et les filles peuvent de fait se retrouver dans le rôle des pompom girls…)

Par Violaine Dutrop-Voutsinos

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Aller plus loin (extraits) : 

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