Image extraite du site internet de la compagnie
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Sasha Monneron a rencontré Ariane Chaumat, qui représentait la Compagnie Théâtre Ishtar, à l’occasion de la représentation à la MJC de Bron (et le 30 juillet 2015 à Tournon sur Rhône), de la création « Roméo & Juliet : Twisted Lovers ».

Pouvez-vous présenter votre compagnie de théâtre ?

Notre troupe existe de manière informelle depuis 2013. Après notre première création, Les Femmes Savantes ou Molière, l’Apéro Rock, on a décidé de se monter en association en septembre 2014. Pour l’instant, on a surtout joué avec un pôle amateur, mais on développe aussi un pôle professionnel en parallèle. On a commencé à travailler sur le projet Romeo & Juliet : Twisted Lovers pendant l’été 2014. On a joué pour la première fois en mars à l’université Lyon 2, on a fait jusqu’à aujourd’hui 3 représentations et il y en aura d’autres.

Pouvez-vous nous parler de cette pièce « Romeo & Juliet : Twisted Lovers » ?

C’est une pièce composée de 12 acteurs et actrices, musicien·ne·s et comédien·ne·s compris, dont six filles et six garçons. On se base sur le texte en français de Roméo et Juliette, dont on a changé seulement quelques passages pour les moderniser un peu. On a placé l’histoire dans les années 80 et dans une esthétique punk-rock qui s’accorde bien avec l’histoire : l’amour, la mort, le désespoir, des jeunes qui vont au bout de leur passion. Voilà, on prend un classique et on le modernise. Et on fait du théâtre avec de la musique en live, notamment de la musique des années 80. Un groupe joue en live sur scène et il y a des échanges entre les comédien·ne·s et les musicien·ne·s qui se relaient. La musique fait partie intégrante de la pièce. Il y a des moments musique insérés dans le texte et des moments purement de chant et de musique, c’est presque une comédie musicale.

En quoi  cette pièce remet-elle en question les stéréotypes sur les hommes et les femmes ?

La metteuse en scène a choisi d’inverser les sexes des principaux personnages : Roméo est une femme jouée par une femme, et Juliette est un homme joué par un homme. Cela permet aux femmes de jouer des personnages qui sont « rentre-dedans » et qui vont se battre, qui sont dynamiques ; et inversement cela va permettre aux hommes d’adopter des rôles dans la douceur, l’amour paternel et l’affection. Mais on ne s’est pas limité aux personnages principaux. Dans notre pièce, tous les sexes des personnages sont inversés, sauf celui des domestiques et du prince de Vérone, qui reste un homme, pour respecter la parité de la distribution. Ce qui nous intéressait, c’est surtout le rapport entre les deux sexes, le rapport inégalitaire qu’on souhaite questionner en inversant les rôles. Ce sur quoi on voulait mettre l’accent, c’était les relations hommes-femmes et les inégalités, par exemple dans la relation entre Juliette et ses parents. Dans la version classique on trouve un père tout puissant qui impose ses décisions à sa femme et sa fille. Dans notre version, c’est maintenant une femme, véritable matriarche, qui impose sa volonté à son fils et sa fille. Le but de cette approche, c’est que les gens se posent des questions. On utilise le principe de « distanciation » du théoricien Berthold Brecht : il y a des situations qu’on n’a pas l’habitude de voir, et donc qui nous interpellent. C’est ce déclenchement d’un sentiment « bizarre » qui nous fait nous questionner. Et puis il y a aussi tout simplement le fait de mettre en scène une fille qui se bat dans la rue ou en duel, ou inversement un homme dans des comportements plus doux : ce sont des scènes que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir au cinéma ou au théâtre et qui permettent de diversifier les représentations habituelles auxquelles nous sommes soumis·e·s.

Pourquoi ce choix de travailler sur les questions d’égalité ?

Notre troupe défend des valeurs féministes, on a souvent été énervé·e·s en allant voir des pièces de théâtre et en voyant ce qui était fait des hommes et des femmes. Notamment une fois, au spectacle de fin d’année du conservatoire de Lyon, où des jeunes de 16-18 ans jouaient une nouvelle de Maupassant : Mademoiselle Cocotte. De ce que je me rappelle, un domestique était chargé par ses maître et maîtresse de tuer sa chienne parce qu’elle était impudique et s’accouplait avec d’autres chiens. Et dans cette représentation la chienne était jouée par… une fille !

Dès notre première pièce, Les Femmes Savantes ou Molière, l’Apéro Rock, on a voulu nuancer et contrebalancer les discours souvent inégalitaires, voire misogynes, de la littérature classique. Dans la pièce de Molière, le père de famille de naturel assez doux et docile est tourné en ridicule, car il ne correspond pas à l’image classique du père autoritaire. Le mari est montré comme un personnage ridicule, risible qui se fait moquer par sa femme. Nous on a décidé de nuancer les personnages, pas tant dans le texte, que nous avons conservé, mais dans la manière de jouer. Le but était de montrer les motivations de chacun et chacune, sans que le père soit forcément faiblard et la mère castratrice.

C’est un sujet qui nous tient à cœur, car on parle très peu du sexisme dans les représentations des hommes et des femmes au théâtre, alors qu’on commence à l’évoquer au cinéma (comme au dernier festival de Cannes, notamment avec Mad Max). »


Le mot d’EgaliGone.

C’est un projet très intéressant : effectivement inverser les rôles permet de mettre en évidence le caractère construit des comportements sociaux. Il peut paraître « normal » (dans la norme, habituel) qu’une fille soit douce et « pas normal » (hors norme) qu’elle se batte en duel par exemple. Et inversement, il nous semble inconsciemment « normal » qu’un homme se batte, mais peut être « pas normal » qu’il soit tendre et affectueux.

Le fait de tout inverser est une technique intéressante pour mettre en relief les stéréotypes ; on peut aussi s’amuser à inverser les sexes des personnages lorsqu’on lit une histoire à ses enfants le soir. Le sentiment étrange qui en naît est peut nous faire réfléchir. Les comportements sont parfois considérés aujourd’hui comme égalitaires, mais cette « gêne » que l’on ressent lorsque les rôles sont inversés nous montre combien nous avons intégré de manière inconsciente les stéréotypes liés à chaque sexe, et à quel point il est perturbant de s’en défaire.

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