Sasha est allée rencontrer Marion Ghibaudo, responsable prévention/festival à l’association Filactions qui fait de la prévention et de la sensibilisation sur les violences faites aux femmes, notamment les violences conjugales. Marion nous décrit une intervention-type lorsqu’elle fait de la prévention auprès des adolescent·e·s.

numéroLa majorité de nos interventions ont lieu auprès des jeunes, en collèges, lycées, MJC, centre sociaux, mais aussi ITEP (Institut thérapeutique éducatif et pédagogique), et EREA (Etablissements Régionaux d’Enseignements Adaptés). Nous proposons quelques formations professionnelles dans le secteur médical, dans les écoles d’assistant·e·s sociales ou d’infirmier·e·s, ou même auprès de bailleurs sociaux, ou d’agents municipaux. Mais notre public reste les jeunes à plus de 80%.

Nous proposons deux thématiques pour nos interventions : un module sur les violences sexistes, et un module sur les violences conjugales. Souvent nous sommes sollicité·e·s en premier lieu pour une intervention sur les violences sexistes, qui permettent une contextualisation des violences amoureuses. Par exemple avec l’UEMO (Unité Educative en Milieu Ouvert) de Vaise, nous intervenions auprès de délinquant·e·s arrêté·e·s une première fois, en mission de réparation de quatre mois. Nous abordons la notion de sexisme et de respect. Nous nous sommes aperçu·e·s que les gens ne font pas nécessairement le lien entre le sexisme, les inégalités, et la violence. Et faire comprendre ce lien est primordial. Nous avons un petit jeu à base d’images plastifiées qui permet de réfléchir à la place de l’homme et de la femme dans la société, et au rapport de pouvoir qu’il peut exister entre les deux. Cela permet une intervention plus ludique et interactive.

Une fois que le lien entre sexisme et violences est établi, nous proposons de faire une deuxième séance, axée plus directement sur les violences conjugales et amoureuses. Lors du premier contact avec les infirmièr·e·s ou les assistant·e·s sociales, nous faisons le point sur ce qu’ils/elles attendent de l’intervention. Ensuite, nous proposons des interventions de deux heures, généralement en classe complète et en présence des professeur·e·s. Nous projetons le court-métrage, Adriana mon amour, qui traite de la violence dans les relations amoureuses et permet aux adolescent·e·s de s’identifier plus facilement que dans des histoires de violence conjugale représentant souvent des personnes adultes.

Je commence la séance en me présentant, en expliquant ce qu’est l’association Filactions et en rappelant le cadre général avec quelques chiffres :

  • 1 femme sur 10 subit des violences conjugales
  • moins d’un homme sur 100
  • une femme meurt tous les 2 jours et demie à cause de ces violences.

Nous rencontrons en moyenne 2000 jeunes par an. Je rappelle les règles de base – ne pas citer de noms ni sur vous ni sur d’autres personnes. « Nous sommes ici pour parler de manière générale, mais si vous avez des questions personnelles, vous pouvez venir à la fin de la séance, je serai disponible ». Je pose aussi le cadre du respect : « nous sommes dans un contexte scolaire, il faut lever le doigt, rester bienveillant, et ne pas se moquer ».

Ensuite je continue en leur faisant visionner la première partie du court-métrage. Le court métrage montre une femme et son compagnon dans diverses situations : il l’insulte, la rabaisse, jette ses habits à la poubelle, la harcèle pour savoir où elle est et ce qu’elle fait, contrôle son portable… . Il s’ensuit une grosse heure de débat où l’on tente de définir ensemble ce que sont les violences psychologiques et verbales. Je leur demande ce qu’ils/elles ont pensé de la vidéo. Est-ce qu’il y a de la violence ? Pas tant que ça ? Oui ? Je note au fur et à mesure leurs réponses au tableau. Puis je reprends en approfondissant les définitions et en donnant un cadre juridique.

films

Les violences verbales correspondent aux :

  • Insultes, qui peuvent être poursuivies en justice et donner lieu à une amende. Elles sont souvent plus difficiles à identifier comme une violence. On me répond souvent qu’une insulte ça peut être « pour rigoler ». C’est banalisé entre ami·e·s et dans un couple, les jeunes ont pris l’habitude de se traiter de tout, tout le temps. C’est une vraie banalisation de la violence. Je leur demande de réfléchir aux causes de ces insultes : pourquoi les dire ? Que peut ressentir la personne insultée ? Est-ce que l’on est sûr·e que la personne comprend que c’est une blague à tout moment de la journée ? Que cela la fait rire et ne lui fait pas de mal? Serait-il possible que quelqu’un·e n’apprécie pas ces blagues mais les accepte pour faire partie du groupe ? Ensuite, j’essaye de réfléchir avec elles et eux sur l’origine des insultes, souvent liées à la sexualité féminine. Par exemple « con » désigne le sexe féminin. Il y en a toujours pour dire « oh mais à ce moment-là on ne peut plus rien dire, on ne peut plus rire ». Je leur réponds « je vous dis les choses, au moins, maintenant, vous savez, à vous de voir ».
  • les menaces, qui peuvent entrainer une peine de prison. Généralement elles sont plus facilement repérées comme étant une violence ou quelque chose de néfaste. Mais elles peuvent être parfois difficiles à identifier, comme lorsque l’homme dit dans le clip « tu vas voir à la maison… ». Les jeunes comprennent qu’il dit cela pour faire peur à sa compagne. On me demande souvent, « et les parents quand ils nous menacent, c’est de la violence ? ». Je réponds que dans tous les cas, on leur enlève de la liberté à ce moment-là. Ils se retrouvent en situation binaire où ils peuvent choisir de faire ou ne pas faire ce que les parents leurs disent, avec les conséquences que cela implique. Le but c’est de leur faire comprendre que menace = enlève un choix = enlève de la liberté. Je parle aussi du crachat, qu’on oublie souvent, surtout par terre, et qui constitue une violence verbale.

Tout au long de l’intervention, nous abordons en fil rouge la notion de consentement. Je répète qu’en toute situation tout le monde a le droit de dire « non, ce que tu fais ne me convient pas ». Et il y a violence lorsque l’on ne respecte pas le consentement de la personne en face. Lorsqu’on casse le bras de quelqu’un, le non-consentement apparait clairement. Il peut être plus difficile à discerner en cas de contrôle ou d’injure. Je passe beaucoup par l’humour dans mes interventions, cela permet de créer un climat de confiance qui moi aussi me met à l’aise.

Ensuite, dans les violences psychologiques se trouvent :

  • l’humiliation: elle est toujours là, c’est un des premiers signes qui apparaît, car on peut parler de violence conjugale sans parler de violence physique. Ce sont vraiment des humiliations au quotidien, la personne est constamment dénigrée, dévalorisée. Je leur demande si ça arrive à tout le monde, ou à un bouc émissaire en général.
  • le harcèlement : En général les élèves ont du mal à le définir. Ils comprennent que c’est répétitif. Et je leur demande « dire je t’aime tous les jours c’est du harcèlement parce que c’est répétitif ? » « ah non… ». Ils réfléchissent à la violence derrière le processus.
  • le contrôle  des fréquentations: on aborde la vérification du portable, souvent cela déclenche le débat. C’est une nouvelle forme de violence qui n’existait pas il y a quelques années et qui est apparue avec le développement des nouvelles technologies. Je les amène à s’interroger : « est-ce que notre portable représente un objet privé ? », « Est-ce que la vérification va amener de la confiance au sein du couple, même si on a un doute ? », « qu’est-ce que vous faites de la notion de confiance ? ». On fait le lien avec la jalousie, et la justification de la jalousie par l’amour. Comment définir la jalousie ? Est-ce un manque de confiance en l’autre… ou en soi ? La jalousie est une émotion difficile à contrôler, il ne faut pas culpabiliser de la ressentir car c’est un sentiment. De la même manière, c’est normal d’être parfois en colère, mais je ne détruis pas systématiquement tout autour de moi lorsque je suis énervé·e. La jalousie ne doit pas me faire restreindre la liberté de l’autre.
  • Le contrôle de l’apparence : c’est le sujet qui fait l’objet de tous les débats. En général, les jeunes s’accordent sur le fait que jeter les affaires de la femme (scène du court métrage) n’est pas une bonne idée. A la limite il pourrait « juste lui interdire » de les porter. Alors je les questionne : « Qu’est-ce que ça représente les vêtements ? » « Le style, la personnalité de quelqu’un » ; « Il faut qu’elle respecte son copain !», ce à quoi je demande de définir le respect. « Comment savoir si tu respectes une personne par des vêtements ? » On en arrive à dire que c’est variable selon les critères de chacun·e. En général, on ne me cite que des vêtements féminins : jupe, tee-shirt transparent, à petite bretelle, legging. Je demande si certains vêtements masculins posent problème. Il n’y en a pas, sauf ceux qui peuvent être des « vêtements d’homosexuels » : jean moulant ou tee-shirt au col en V. Je demande si on peut définir l’orientation sexuelle par des vêtements. Puis je creuse un peu : « Qu’est-ce qui fait qu’on ne regarde pas les filles et les hommes de la même façon ? Et les garçons ça n’a pas de formes ? Est-ce qu’on a plus l’habitude de voir certains corps que d’autres dans la vie quotidienne ? »

Ce sont des moments vraiment intéressants, les élèves sont très expressifs et je vois leurs réactions sur leurs visages : certains se referment, d’autres rigolent, d’autres chuchotent, d’autres écarquillent les yeux et on peut voir qu’ils/elles prennent conscience des choses. C’est très émouvant.

Voilà pour la trame d’une intervention. En général je déborde sur l’heure pour permettre au débat de se continuer. Cela nous permet d’aller plus loin, de parler de publicité, du rapport au corps, de la téléréalité, des femmes qui se voilent, etc. En conclusion, mon but c’est de leur faire réaliser que leur jugement n’est ni bon ou mauvais, mais juste différent de celui de leur voisin·e. L’essentiel c’est d’accepter le jugement de l’autre. Vous avez le droit de dire « moi je m’habillerai jamais comme elle », mais vous ne pouvez pas dire « regarde, elle c’est une pute parce qu’elle s’habille comme ça » car c’est un jugement public. Les jugements varient selon la famille, la culture, la religion, l’époque, le pays. Mais s’il est prononcé sur la place publique et qu’il peut faire du mal à quelqu’un·e, c’est une violence.

Et après la première heure, comment se poursuit l’intervention ?

Ensuite il y a deux fins au court métrage. Dans la première fin, on assiste à une scène de violence physique où l’homme frappe sa compagne. Dans la deuxième, on voit comment la femme se ressaisit, tiens tête à son partenaire et lui ordonne de ne plus jamais commettre de situation de violence et de contrôle à son égard sinon elle mettra fin à la relation.

Dans un premier temps, on visionne la première fin : la violence physique. Je leur demande « Sommes-nous face à une dispute ou à une violence ? Pourquoi ne part-elle pas à votre avis ? ». Cela leur permet de se mettre à la place de la femme et de réfléchir à la complexité des enjeux : elle n’a pas d’argent, elle a été humiliée et se sent tellement mal qu’elle ne pense même pas à partir, elle a peut-être des enfants, etc.

Ensuite, on visionne la deuxième fin. Je leur demande si elle parait réaliste. Certain·e·s pensent qu’il va quand même la gifler après qu’elle lui ait tenu tête. On réfléchit ensemble aux solutions qui s’offrent à elle : a-t-elle eu de l’aide ? Vers qui peut-elle se tourner ? Si quelqu’un vient vers vous dans une situation similaire, comment réagiriez-vous ? Beaucoup de jeunes me répondent que ce n’est pas leur problème parce que cela ne les concerne pas et n’arrive pas dans leur famille. J’explique que c’est une non-assistance à personne en danger.

Jusqu’en 2014, on était deux à intervenir, et on proposait une deuxième partie à l’intervention, après la première heure et le débat autour du court métrage. Nous animions des mises en situation en mini-groupe, sur ce qu’est « être une fille facile » ou sur le consentement pour les relations sexuelles.

Les réponses sont toujours partagées de manière collective, et j’enchaine en parlant des aides qui existent, de la possibilité de poser une main courante ou de porter plainte. Souvent ils/elles savent déjà comment s’y prendre.

A la fin des deux heures, il y a des papiers et de la documentation sur une table. Ils/elles sont amené·e·s à se servir de ce qui les intéresse. Il y a la plaquette « Osons en parler » et de la documentation du Planning Familial, de Rimbaud (prévention contre homophobie), de Gams (contre mutilations génitales et mariages forcés), d’EgaliGone, etc. Du côté de l’équipe éducative, je propose une fiche d’évaluation qui permet de faire le bilan avec l’équipe : assistant·e social·e, infirimièr.e, CPE, proviseur·e, et professeur·e.