Albane Cot, étudiante en troisième année de sciences sociales à Montréal, relativement ébranlée par de récentes lectures conseillées par ses enseignant·e·s, nous a proposé de partager son point de vue.


Combat féministe, remise en question de l’ordre social des genres, interrogation sur le rôle parental, émancipation économique des femmes, nouvelles rivales dans les sphères politique et économique … Qu’en pensent les hommes ? Où se situent-ils ? Comment se positionnent-ils face à ce bousculement des normes qui n’a jamais été aussi rapide et intense que ces dernières décennies ? La masculinité et le rôle social des hommes sont-ils « en crise » ?

Réactions anti-féministes et pro-masculinistes

À en lire certains auteurs « masculinistes » ou défenseurs du « mouvement de la libération des hommes », les souffrances des hommes ont longtemps et sont encore trop largement ignorées dans notre société. Sous la pression de nombreuses injonctions sociales, subissant les changements amenés par le féminisme, perdant des parts de leur identité – notamment en tant que père, mari ou « protecteur » de la famille –, les hommes se retrouvent à devoir redéfinir leur masculinité.

L’influent activiste américain Warren Farrell explique dans son best-seller Le Mythe de la domination masculine (2002, Berkley Books) que ce sont les hommes qui constituent en réalité le groupe des opprimés. S’appuyant sur des arguments douteux, des comparaisons bancales entre la catégorie des hommes en général et d’autres groupes sociaux historiques non équivalents (hommes vs esclaves noirs) ainsi que sur des chiffres hasardeux, non-référencés, Farrell construit une argumentation anti-féministe et pro-masculiniste qui remet en question l’évolution de l’ordre social dans une perspective pour le moins inattendue…

Petit détour de quelques arguments masculinistes relevés dans son propos

  • Farrell soutient que les femmes ont un pouvoir économique plus important que celui des hommes car les hommes ont plus d’obligations économiques.
  • Il avance que les hommes sont soumis aux femmes dans tout un tas de situations sociales : par exemple quand il faut payer le restaurant (« Spending Obligation Gap »).
  • D’après Farrell, le pouvoir se définit par le contrôle qu’on a sur sa propre vie. Comme les femmes ont une espérance de vie plus longue que les hommes, les femmes auraient plus de pouvoir que les hommes.
  • Les hommes n’auraient pas de contrôle sur leur corps, et seraient soumis au bon-dire des femmes concernant la prise de pilule contraceptive, et n’auraient donc pas de choix concernant une potentielle grossesse.
  • Les hommes se sentiraient obligés de choisir une carrière qui ne leur plait pas nécessairement afin de subvenir au besoin de toute leur famille, et les femmes osent se plaindre de l’inégalité salariale, alors qu’elles choisiraient par elles-mêmes des métiers moins bien payés qui les épanouiraient davantage.
  • Les femmes se plaignent d’être considérées comme des propriétés alors que les hommes seraient moins qu’une propriété : ils ne bénéficient pas des « avantages » d’appartenir à un autre, ils ne seraient protégés par personne d’autres qu’eux-mêmes, et seraient exploitables (« disposable »).
  • De plus, ce sont uniquement les hommes qui étaient enrôlés pour la guerre. Ce qui montre qu’ils n’ont aucun pouvoir sur leur corps, mis à la disposition de la société.
  • Si les hommes sont violents et agressifs, Farrell explique que c’est tout simplement parce qu’on les a éduqués malgré eux à être toujours prêts à prendre la défense d’une femme.

La liste est encore longue, je vous invite à lire son livre (ou quelques extraits) pour vous faire votre propre avis.

Chacun.e est libre de voir dans ses arguments certaines forces. Pour ma part, cette lecture m’a obligée à adopter une position très différente de ma perspective féministe sur l’organisation des sexes, et il est vrai que ce sont les hommes qui sont morts à la guerre. Est-ce néanmoins suffisant pour affirmer que le système patriarcal oppresse davantage les hommes que les femmes ? (Il dit que le système est autant patriarcal et matriarcal, et que les hommes et les femmes sont pareillement oppressés.) Il me semble que Farrell oublie de prendre en compte de nombreuses inégalités systémiques et inverse les relations de pouvoir…

Et les autres hommes ?

Heureusement, les réactions masculinistes et conservatrices ne sont pas les seules. D’abord, il est important de noter, comme nous le rapporte Kimmel dans son article The Contemporary “Crisis” of Masculinity in Historical Perspective, que cette « crise » n’est pas la première – et sûrement pas la dernière. C’est en fait une réaction face à des changements dans notre société. D’après Kimmel, trois réactions émergent face à ces changements structurels : anti-féministe, pro-masculiniste (comme Farrell), ou pro-féministe.

C’est cette dernière catégorie qui me semble la plus constructive. Des hommes progressistes, féministes, qui, il est vrai, souffrent d’injonctions sociales (les hommes ne pleurent pas, les hommes n’ont pas accès à toutes leurs émotions, les hommes doivent être forts et riches, etc.) mais veulent s’en détacher pour avancer vers une société moins stéréotypée, où le genre est un facteur social qui ne détermine pas toute une identité, qui veulent être à leur tour libres de choisir des professions jusque-là réservées aux femmes, qui sont prêts à revoir les rôles au sein de l’organisation de la famille. Un monde où le genre, l’orientation sexuelle, la couleur de peau, ne sont plus des déterminants d’un ordre social (bon là, ça devient peut-être un peu utopiste…). Le fait est que les hommes et les garçons sont aussi – même si pas autant – impactés par nos normes sociales, et même si leur remise en question risque de faire tomber certains privilèges, une libération sociale sera aussi bénéfique aux hommes. Après tout, même notre ami Farrell semble plaider en faveur du droit d’accès au domaine du soin et de l’éducation (« nurturers-connectors ») pour les hommes.

Références

Farrell, W. (2002). The Myth of Male Power. New York: Berkley Books. Kimmel, M. (1987). The Contemporary “Crisis” of Masculinity in Historical Perspective. In H. Brod (Ed.), The Making of Masculinities: The New Men’s Studies (pp. 121-154). London: Allen and Unwin.

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