En novembre 2019, Violaine a rencontré Fabien Caloud, qui enseigne l’Histoire-Géographie et l’Education Morale et Citoyenne au collège Joliot-Curie à Bron, établissement dans lequel il a été lui-même élève il y a quelques années. En juin 2020, il a complété l’entretien par le récit de la suite donnée en classe, et par des travaux d’élèves de 5ème réalisés pendant les deux mois de confinement.

Sur quoi vous appuyez-vous pour sensibiliser les élèves au sujet des discriminations ?

F. C. : La détection, la compréhension et la lutte contre les discriminations sont au programme, donc la question de la légitimité du thème ne se pose pas. J’avais d’ailleurs déjà travaillé cette question quand j’étais élève au lycée.

C’est par le sexisme que j’ai décidé de démarrer sur le sujet, en particulier parce qu’une de mes élèves de 5ème, qui n’est pas vraiment dans la norme attendue pour une fille, en est victime. J’ai été assez attristé parce que cette élève a tenté de modifier son apparence pour se faire mieux accepter, suite à des quolibets répétés : un jour elle est même venue maquillée en classe.

Où en êtes-vous avec vos élèves ? Qu’avez-vous entrepris ?

*F. C. : Depuis le début de l’année, on a passé quatre à cinq heures sur les discriminations. La première étape que j’ai entreprise, c’est d’engager les filles à se sentir à l’aise dans des activités ou des comportements plutôt associés à des garçons. La deuxième étape, ce sera de provoquer l’inverse : que des garçons se sentent à l’aise dans des activités ou des comportements plutôt associés à des filles. Je n’ai pas encore abordé cela et ne sais pas bien comment je vais m’y prendre.

J’ai animé deux premières séquences, et les deux suivantes sont encore à construire.

La première séquence a consisté à susciter une discussion autour de l’affiche « Ce que soulève la jupe » (16 mai 2014). Le sujet avait fait polémique à l’époque.

On ne voit pas de visage, une jambe est épilée et l’autre non : est-ce une femme ou un homme ?

L’image a permis d’évoquer les attentes concernant les hommes (muscles par exemple) et les femmes (épilation par exemple). Les codes couleurs habituels sont inversés, avec une jupe bleue. Le port de la jupe pour les femmes a été discuté avec et par les élèves, qui ont abordé aussi le kilt en Ecosse pour les hommes.

Beaucoup de filles ont pu s’exprimer librement lors de cette séquence, ce qui a dénoté avec des situations de classe pendant lesquelles elles ne s’exprimaient pas.

Les élèves ont eu à lister les types de discriminations, puis à réfléchir aux causes, aux clichés.

On a abordé l’islamophobie, l’homophobie, le sexisme. Les élèves se sont réunis en sous-groupes et ont élaboré des cartes mentales sur chaque type de discrimination, avec la définition, les causes, les conséquences et les moyens de lutte.

Production des sous-groupes d’élèves de 5ème

On a aussi parlé de la loi, des moyens légaux d’agir. L’important pour moi était de les faire réagir.

Dans la deuxième séquence, j’ai proposé de visionner une vidéo et d’engager une discussion à partir du scénario proposé. Elle s’intitule « Et si… Scénario contre les discriminations » (Lien : https://www.youtube.com/watch?v=zlJg3DmrXuk)

Dans le déroulé, qui se passe dans le monde du travail, la femme renverse (en rêve) la situation et prend la place de l’homme, avec toutes les attitudes de pouvoir et de domination problématiques… Il se conclut avec la proposition d’un rééquilibre, d’un juste milieu. L’exercice proposé à mes élèves a été de partir de cette vidéo et de lister les domaines dans lesquels le sexisme s’exerce, puis de réécrire ce scénario dans d’autres domaines de discrimination que le sexisme.

J’envisage ensuite de construire une séquence sur la rue, donc sur ce qui se passe dans l’espace public. Enfin, je ferai réfléchir mes élèves sur les capacités physiques et les corps à partir de la campagne publicitaire « Courir comme une fille » (Always). J’avais déjà utilisé ce support au lycée et cela avait très bien fonctionné.

Quelles réactions particulières sont à souligner jusque là ?

F. C. : Ce qui me choque toujours c’est la réaction des filles, « On peut pas faire ça », « C’est pas possible de se comporter comme ça » (ex. : avoir les cheveux courts)

Les élèves sont également choqué·e·s par le fait qu’un père ait droit à moins de temps qu’une mère après la naissance. Ou que dans les petites sections de maternelle, il y ait parfois un homme parmi les ATSEM, ou au contraire qu’il n’y en ait pas.


Partie 2 : Complément apporté en juin 2020

F. C. : Depuis notre entretien, j’ai réalisé une autre séquence sur les discriminations et cette dernière était entièrement centrée sur les inégalités femmes/hommes. J’avais introduit la séquence avec un petit exercice sur les représentations des élèves. Ils et elles avaient à leur disposition une liste d’adjectifs (au féminin et au masculin). Il s’agissant de choisir ceux qu’ils associeraient plutôt aux filles ou plutôt aux garçons et ensuite de les classer en défauts ou qualités. Les stéréotypes sont globalement ressortis avec la douceur chez les filles par exemple et le dynamisme chez les garçons. Toutefois il y a eu des réactions intéressantes de la part de filles mais aussi de garçons pour m’indiquer qu’ils n’arrivaient pas à répondre à la consigne et ne voyaient pas pourquoi un adjectif serait plus féminin ou masculin. Cela leur a aussi permis de s’exprimer sur les modèles qui étaient donnés par ces stéréotypes. Filles et garçons de la classe ne se retrouvaient pas forcément dans ces modèles parfois très contraignants (exemple : être un homme viril, fort et sans émotions).

La deuxième partie de la séquence a été consacrée à la mise en scène des stéréotypes. J’ai demandé à 2 volontaires, une fille et un garçon, de se mettre en scène devant le reste de la classe (je me suis appuyé sur le scenario de la campagne de publicité « Courir comme une fille » de la marque Always). A part, je leur ai donné une action à mener : courir pour la fille et se battre pour le garçon mais j’ai précisé dans ma consigne de “courir comme une fille” et “se bagarrer comme une fille”. La fille a couru effectivement “comme on imagine une fille” avec les mains sur les côtés et de façon un peu désordonnée. Le garçon s’est battu “comme on imagine une fille” en “crêpage de chignon”. Les deux élèves ont donc intégré la valeur péjorative de l’expression “comme une fille”, vu presque comme une insulte ou du moins un symbole d’infériorité. La réaction du garçon quand je lui ai donné la consigne a été tout de même intéressante, car il m’a dit “mais moi je ne sais pas me battre”. Les autres élèves, face à leurs mises en scène, était plutôt amusés. Beaucoup ont réagi en disant que “les filles ne font pas ça en réalité” mais ont quand même reconnu qu’ils avaient intégré cette représentation. Pour finir j’ai proposé aux 2 élèves de refaire un passage comme ils l’auraient fait si je m’étais contenté de leur dire de courir ou de se battre. La fille a couru. Le garçon a essayé de se battre, mais comme il l’avait précisé, il ne savait pas se battre.

La troisième partie de la séquence devait être consacrée à l’écriture d’un scénario sous la forme de la vidéo vue plus tôt dans l’année “Et si…scenario contre les discriminations” dans un autre univers (sport, école, rue…) puis de tourner des petits clips vidéo à l’aide des tablettes. Malheureusement, le confinement a empêché la réalisation de cette dernière étape. Les élèves ont tout de même produit des travaux personnels sur ce sujet.

Voici la séquence mentionnée (lien vers la séquence) ainsi que quelques travaux d’élèves pendant le confinement sur ce sujet : le premier porte sur la pratique de la boxe et le deuxième sur la parentalité.


Scénario sur le sexisme dans le sport
(ex : boxe et danse)
– Ecrit par une élève de 5ème

1) Dans une salle de sport, il y a deux sports : boxe et danse. Une mère et sa fille arrivent à l’accueil. – Mère : Bonjour, je voudrais inscrire ma fille à un sport. Accueil : Pour les filles il y a de la danse.Mère : Non, elle veut faire de la boxe.Accueil : Tu es sûre ?Fille : Oui Accueil : Mais tu sais c’est un sport violent, et pour les filles…Fille : Je veux faire de la boxe ! Accueil : D’accord, le prochain entraînement est à 15h mercredi.

2) Mercredi, 15 heures. La jeune fille arrive à la salle avec dans son sac des gants de boxe. Elle entre, passe devant l’accueil , puis devant la salle de danse où elle voit qu’il n’y a que des filles. Elle arrive enfin à la salle de boxe et entre. Il n’y a que des garçons ! Fille : Bonjour – Les garçons la regardent bizarrement. Un des garçons du groupe s’avance. – Garçon : Qu’est-ce que tu fais ici ? La salle de danse et la porte d’avant. Avant qu’elle puisse répondre, l’entraîneur arrive. Entraîneur : C’est Alice, elle vient faire de la boxe avec nous. Allez-vous préparer dans le vestiaire.

3) Il n’ y a qu’un vestiaire ; Alice est obligée d’ y aller avec les garçons. Le garçon de tout à l’heure revient. Garçon : Alors tu viens faire de la boxe. Sérieusement, t’es une fille. Les filles c’est des chochottes, ça fait pas de la boxe. – Alice : J’ai le droit de faire le sport que je veux. – Rires – Garçon : Les filles ça fait de la danse et les garçons de la boxe pas l’inverse. L’ entraîneur arrive. Entraîneur : Allez, on sort du vestiaire on va commencer par des matchs d’entraînement pour voir votre niveau. Raphaël, vu que tu as fait plein de remarques à Alice tu seras avec elle.

4) Tout le monde est en place. L’entraîneur lance le combat. Alice n’a pas le temps d’essayer de frapper que Raphaël lui donne un grand coup dans la mâchoire, elle s’écroule par terre. Entraîneur : Raphaël ! C’est un entraînement pas un vrai combat.Raphaël : Mais…Entraîneur : Arrêtez l’entraînement, je l’emmène à l’infirmerie.

5) Alice s’est évanouie. Elle se réveille devant la salle de sport et regarde sa montre il est 15 heures. Alice : Ce n’était qu’un mauvais rêve. Elle entre puis passe devant la salle de danse : il n’y a que des garçons ! Alice : J’étais pourtant sûre de n’y avoir vu que des filles ! Elle arrive devant la salle de boxe est entre. Il y a des filles mais aucun garçon. Fille : Tu es enfin là Alice on t’attendait. Alice : Ah. Je vais me changer. Elle s’apprête à rentrer dans le vestiaire quand la porte s’ouvre. Un garçon entre ; elle reconnaît Raphaël qu’elle avait vu dans son « rêve ». Fille : Pour les garçons c’était la porte d’avant. Raphaël : Mais je fais de la boxe ! – Rires – Alice : De la boxe, très drôle ! Retourne danser avec tes copains. L’entraîneuse arrive. Entraîneuse : On va commencer l’entraînement. Mettez-vous deux part deux. Alice tu vas te mettre avec Raphaël pour l’aider.

6) Le combat commence. Alice enchaîne les coups. Raphaël n’ose pas riposter et se plaint d’avoir mal. Alice continue quand même. Entraîneuse : Alice ! tu dois l’aider. Allez est tous les deux sur le banc pour vous calmer.

7) Ils sont tous les deux assis sur le banc. Alice : Alors n’on ose pas se défendre ? – Raphaël : Tu m’as fait mal.Alice : Je croyais que tu faisais de la boxe. Entraîneuse : Alice ça suffit. Va t’asseoir de l’autre côté de la salle. Alice se lève et se dirige vers l’endroit indiqué par l’entraîneuse. Elle n’avait pas vu qu’il y avait de l’eau par terre , elle glisse dessus et se cogne la tête sur le sol.

8) Voix : Alice, Alice. Réveille-toi ! Elle ouvre les yeux et voit sa mère. Elle a très mal à la mâchoire. Elle se redresse et aperçoit Raphaël et l’entraîneur. Elle se rend compte qu’elle est à l’infirmerie suite à son premier combat. – Mère : Alice, tu t’étais évanouie. On va rentrer pour cette fois, tu reviendras la semaine prochaine. Alice se lève, elle rejoint sa mère devant la porte. – Alice : À la semaine prochaine.Entraîneur : À la semaine prochaine Alice.

9) En sortant Alice aperçoit Raphaël qui lui tire la langue. Elle passe devant la salle de boxe : que des garçons, puis devant la salle de danse : que des filles. Rien n’a changé. Elles sortent de la salle de sport et montent dans la voiture. Alice se dit que si ça pouvait être normal pour une fille de faire de la boxe et pour un garçon de faire de la danse, ça serait déjà mieux.


Quelque chose à ajouter ?

F. C. : Merci encore pour l’attention que vous avez porté à mon travail. Je vous remercie également pour les réflexions que vous avez pu engager chez moi, que se soit à travers notre échange et grâce à la lecture de votre blog.

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